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Aux temps où Dieu était au féminin…

 

 de Régine Grandchamps-Roquet - août 2007

 

Préface de l'auteur

 

          Je venais de terminer mes études d’histoire et je postulais pour trouver un emploi. Le Centre de Documentation des Etudes de la Religiosité – dont je n’avais jamais entendu parler et où je n’avais donc pas envoyé de candidature – m’a proposé un contrat à durée indéterminée pour un travail donné : classer ses archives et restructurer la bibliothèque de son siège à Bruxelles. Malgré le côté étonnant de cette proposition, grisée par la perspective de mon premier emploi, j’ai accepté sans hésiter et sans beaucoup réfléchir.

Et c’est ainsi que, en fouillant, rangeant, classant, j’ai un jour découvert un dossier qui sortait de l’ordinaire. J’avais déniché une épaisse farde reliée par des rubans de tissus forts.

          Au premier contact, les matériaux du cartonnage, du tissu et des feuillets m’ont paru inconnus, étonnants, déconcertants ; ils s’agissaient de textures dont mes doigts ne gardaient aucun souvenir. Je touchais des matières totalement inhabituelles.

Intriguée, j’ai rapidement parcouru cette liasse étrange qui comptait un volume tapuscrit d’une petite centaine de pages dont la présentation me faisait vaguement penser aux syllabi que j’avais potassés durant mes études. Des documents annexes manuscrits étaient joints. Parmi ces derniers, j’ai pu distinguer une série de feuillets bien rédigés et classés, puis une quantité de feuilles volantes, visiblement des brouillons. La plus grosse partie des documents était rédigée en wallon et quelques brouillons étaient écrits dans un français assez rustique sans être médiéval.

          Il n’entrait pas dans mes attributions d’analyser en détail les documents que je devais ranger mais ma curiosité était aiguisée. Deux possibilités s’offraient devant moi. Primo, je pouvais travailler sur ces textes durant mes heures de prestation et négliger mon classement. Secundo, j’avais la possibilité de demander à mon employeur l’autorisation d’analyser ces archives en sus de mes attributions, soit durant mes heures de prestation, soit en heures supplémentaires – rémunérées ou non.

Dans une situation comme dans l’autre, je me sentais mal à l’aise car je ne connaissais pas du tout mon employeur. Je n’avais rencontré qu’un notaire qui m’avait fait signer le contrat d’emploi, puis quelqu’un qui m’était apparu comme un concierge et qui m’avait montré la bibliothèque. Je n’avais pas échangé plus de dix mots avec ces deux personnages, tous les deux néerlandophones : « Lisez bien – signez ici » « je vous montre le chemin »…Et je ne devais jamais revoir ni l’un ni l’autre.

          Le bâtiment dans lequel je travaillais était toujours ouvert mais je n’y rencontrais absolument personne. J’étais seule ! Et je repartais sans fermer les portes. Je n’ai jamais osé m’aventurer dans une autre pièce que la bibliothèque. Souvent je me moquais de moi-même en me disant que, comme j’entrais chaque jour dans le manoir de la Belle et  la Bête, il valait mieux ne pas me montrer trop curieuse ! Il régnait là une ambiance tellement calme que j’avais chaque jour l’impression d’entrer dans un sanctuaire. Durant quelques jours au début de mes activités, j'ai eu le sentiment que j’étais la seule à pouvoir voir cet immeuble dans lequel je pénétrais. Il me semblait que personne dans la rue ne pouvait le regarder ni me voir passer. Mais j’avais fini par m’habituer à cet aspect des choses et je m’efforçais de rester logique et rationnelle. Je ne suis pas une personne que l’on remarque particulièrement, je peux franchement avouer que je suis même quelqu’un de discret, il est dans mes habitudes de ne pas forcer l’attention. Dans une grande ville aux heures d’arrivée dans les bureaux, il est donc tout à fait normal de passer dans un total anonymat. Quant au bâtiment, son aspect extérieur ne présentait aucune caractéristique particulière qui méritât l’attention. Je devais accepter d’être seule.

          A midi, je m’évadais pendant une demi-heure pour aller manger dans un petit snack situé dans le quartier. J’avais besoin de ce moment où je reprenais contact avec la vie. Quand je commandais mon sandwich et mon café, j’étais étonnée d’entendre le timbre de ma propre voix, tant j’étais réduite au silence. Pendant mon travail, j’avais bien essayé de parler toute seule, mais le son résonnait très fort dans la bibliothèque et je m’effrayais moi-même.

La solitude me pesait, d’autant plus que le soir, je me retrouvais également seule dans le studio que j’avais loué à Bruxelles, ville dans laquelle je n’avais pas de relations.

          Vous pouvez donc imaginer dans quel état d’esprit je pouvais me trouver pour entrer en contact avec des employeurs fantomatiques.

Pourtant j’ai opté pour la franchise et j’ai utilisé le numéro de téléphone qui m’avait été transmis dans la proposition d’emploi. Un répondeur automatique invitait à laisser un message détaillé et annonçait que quelqu’un prendrait contact rapidement. Pendant quinze jours, je suis restée sans nouvelles. Le terme ‘rapidement’ ne doit pas avoir le même sens pour tout le monde ! Vous comprendrez combien ma curiosité pouvait être exacerbée. Je ne suis plus sortie durant le temps de midi, et puisqu’il n’y avait personne dans ce bâtiment, je restai après mes heures de prestations et je consacrai ces moments à parcourir les documents de l’étrange liasse.

          La première fois que j’ai osé jouer les prolongations, je craignais de rester enfermée car je m’étais imaginé que l’ouverture et la fermeture des portes étaient programmées en fonction de mon horaire de travail. Il n’en était rien. J’ai une nuit travaillé jusqu’à deux heures du matin et les portes n’étaient toujours pas fermées. J’avoue que cela a augmenté mon inquiétude ; j’étais seule dans un bâtiment vide, ouvert jour et nuit… Mais ce que je découvrais était trop étrange pour que je m’arrête à cette angoisse.

Le volume dactylographié reprenait un récit : la biographie d’une dame. Les cahiers comprenaient des documents d’archives qui, pour la plupart, formaient le récit autobiographique d’un jeune homme et qui avaient été traduits par la dame. A cela s’ajoutaient quelques textes courts et un dossier historique. Les feuilles de brouillon étaient des avant-propos, des conclusions et des commentaires. Tout cela semblait être le travail d’un écrivain, d’un historien ou d’un biographe en vue d’une publication.

Vous allez m’objecter que ceci ne mérite pas des angoisses ni des heures de travail sans prendre le temps de manger. Certes, c’est en tout cas ce que j’essayais de me dire pour me raisonner. Mais ces récits m’ouvraient la porte vers un monde inconnu, une histoire hors du temps. Je découvrais une nouvelle culture ou plutôt, deux cultures qui m’intriguaient et me passionnaient. Je passais dans un autre univers à la fois très proche et si différent du nôtre.

Et le récit de la vie de cette dame découvrant des textes et une société ancienne inconnue vivait en écho de mon expérience personnelle dans ces archives à Bruxelles.

Les langues utilisées ajoutaient une difficulté de lecture mais surtout augmentaient ma perplexité. En effet, Les archives que je manipulais dans le cadre de ce classement étaient en latin classique ou médiéval ou en français médiéval et moderne ou encore en néerlandais. J’avais également répertorié quelques liasses de textes en allemand se rapportant à la première guerre mondiale.

Aucun de ces documents n’était postérieur à 1920. La plupart étaient, pour les plus récents, des opuscules historiques et des courriers, et pour les plus anciens, des chartes et des actes. Le Centre conservait en outre une formidable collection de textes hagiographiques, de sermons et de minutes juridiques.

Cet étrange dossier était quant à lui vraiment tout à fait différent de l’ensemble du fonds.

          Après quinze jours, « on » m’a téléphoné : « Quand vous aurez terminé le classement, vous serez autorisée à analyser cette liasse. Veuillez dorénavant vous en tenir à l’horaire convenu dans votre contrat. Votre travail nous convient. Continuez. »... Et puis le sifflement de la note après que l’appareil soit raccroché.

Même pas le temps pour moi de répondre le moindre merci.

Je m’en suis donc tenue à mon travail, à l’horaire et j’ai à nouveau pris le temps d’aller manger mon sandwich au snack… mais dès que je me trouvais dans l’immeuble, je cherchais sans cesse où se cachaient les caméras et les micros…

Je suis persuadée que les portes ne restaient pas ouvertes. Je pense que mon arrivée et mon départ étaient détectés et commandaient l’ouverture et la fermeture du bâtiment. Ce qui est maintenant tout à fait courant mais qui, il y a vingt-six ans, relevait pour moi, du domaine de la science-fiction ou du fantastique!

J’ai encore pris un peu plus d’un an et demi pour terminer le classement. Je n’ai plus retrouvé qu’un seul écrit en wallon : une pièce de théâtre écrite en 1919 pour un jeu de la Passion, véritable hymne à la Résurrection (J’avoue que j’ai pris le temps de le lire, mais je n’en ai pas pris de copie). Je n’ai, par contre, plus rien trouvé sur ce monde que je n’avais pu qu’entre apercevoir.

La farde était bien rangée sur son étagère et personne n’y a touché, comme tout le reste d’ailleurs. J’étais seule à entrer dans ce Centre.

Quand j’ai estimé que mon travail était bien accompli, sans rien demander à personne, j’ai repris la farde.

Je n’ai qu’un seul regret : je n’ai pas pensé à photographier ces textes et je ne disposais pas de matériel pour photocopier.

J’avais imaginé sortir avec un des documents pour en faire analyser la texture mais je n’ai pas osé. J’avais le sentiment absurde que le support allait se désintégrer en passant la porte… et je ne connaissais personne vers qui me tourner pour réaliser ce type de démarche scientifique d’analyse.

Mon travail terminé, j’ai laissé une copie de ma traduction dans la farde…

Et depuis vingt-six ans, je conserve également ma traduction, chez moi… C’est la seule chose que j’ai osé sortir du bâtiment ; j’entrais sans matériel, sans cartable…Je n’utilisais que ce qui était mis à ma disposition.

Je n’ai plus jamais entendu parler du CDER.

Prise par la vie, le travail, la famille, etc., j’avais un peu oublié ce job. Le souvenir m’en revenait épisodiquement lorsque je triais mes papiers ou parfois dans mes rêves.

Après quelques années, ma curiosité est venue à nouveau me titiller et j’ai essayé de retrouver une trace de cet organisme…

Il n’existe pas… Il n’a jamais existé…

Je suis allée à Bruxelles dans la rue où je travaillais. Le bâtiment est remplacé par un immeuble moderne tout en verre, et dans le voisinage, personne n’a jamais entendu parler des activités de ce Centre. Certaines personnes se souviennent vaguement du vieil immeuble qui leur semblait vide et abandonné. A l’administration du cadastre, j’ai pu obtenir le nom du propriétaire – un fond de pension – dans les archives duquel j’ai pu retrouver la trace d’un contrat de location pour trois ans signé chez le notaire où je m’étais moi-même rendue. Avant cette date, l'immeuble était resté inoccupé plus de dix ans suite à un litige. Il ne fut plus occupé jusqu’à sa destruction un peu plus d’un an après la fin du bail. J’ai pu contacter l’entreprise qui s’était chargée de la démolition et ils m’ont certifié que le bâtiment était totalement vide et en très mauvais état. Pourtant le couloir que j’empruntais était très beau, fort propre et la pièce de la bibliothèque était une merveille architecturale de style art-déco avec des vitraux fantastiques qui répandaient sur ma table de travail une teinte bleue qui me faisait penser aux vitraux de Chagall à Reims.

Je suis retournée à l’étude notariale qui avait réalisé les deux contrats. Le notaire était décédé et son successeur conservait bien les minutes du bail et de mon contrat ; mais cela, je les possédais déjà…Par contre, je n’ai pu trouver aucune trace du contact avec le « on » du Centre. Mais je n’ai pas trop insisté ; je voyais les regards en coin des clercs qui se moquaient de moi.

J’ai utilisé à nouveau le numéro de téléphone. Il n’y avait pas d’abonné au numéro demandé…

Alors j’ai estimé que je pouvais publier ce récit qui n’appartient à personne. Et j’ai pensé que si « on » m’avait appelée dans cette bibliothèque, si « on » m’avait permis de travailler sur cette liasse, c’est qu’ « on » voulait que j’en parle. J’ai mis vingt-six ans à accepter cette situation car souvent je me demande encore dans quel monde je passais lorsque j’entrais dans ce bâtiment… Je n’ai comme certitude que la copie du contrat de travail dûment enregistré. Tout est légal et correct – sauf l’employeur inexistant dont les dossiers sont en ordre !

Et surtout, j’ai ces récits que je veux vous livrer.

Vous trouverez dans ce livre, le texte de la vie de cette dame nommée Wivina Da Viva. J’ai introduit dans le corps du récit, les archives qu’elle avait traduites et qui nous racontent la vie d’un jeune homme et les structures de la culture que Wivina découvre petit à petit. J’ai laissé en annexe le compte-rendu historique. Des brouillons, je n’ai conservé que l’avant-propos qui me semblait pertinent.

Le lecteur sera parfois intrigué devant certains termes. Ce sont des mots dont je n’ai pas trouvé trace dans le dictionnaire wallon. Il s’agit vraisemblablement de transcriptions phonétiques de la langue originale (l’archaïen) ; J’ai donc essayé de les reproduire à mon tour de la même façon en français. Ils correspondent vraisemblablement à des réalités qui n’existent pas chez nous, principalement dans les noms de plantes, d’animaux ou de certains objets. Le temps se découpe en ‘djoû’, ‘moes’ et ‘toûr di asse di d’joû’ ‘ ou ‘toûr’ tout simplement. J’ai traduit par ‘jour’, ‘mois’ et ‘révolution de l’astre du jour’ ou simplement ‘révolution’ mais je n’ai aucune notion du temps que cela peut représenter. J’ai souvent eu le sentiment que l’auteur du récit avait les mêmes scrupules.

J’ignore tout de celui qui a écrit cette histoire et je m’en veux un peu de lui voler le fruit de son travail. Je n’ai, pour ma part, que traduit et mis en forme ses propos. Je n’ai qu’une seule certitude : il ne devait pas connaître le wallon mieux que moi. Ce n’était pas sa langue maternelle et il n'a vraisemblablement pas écrit avec son alphabet car les feuillets manuscrits montraient beaucoup d’hésitation dans le tracé des lettres. Pourquoi a-t-il écrit dans ce patois ? De quand datent ces documents ? Je pense que je ne pourrai jamais le savoir. D’autant plus que je n’ai pas eu le loisir d’analyser la langue pour en déterminer la localisation précise ni l’ancienneté. Et je n’ai plus l’original, ni même une transcription du document en wallon ; je n’ai emporté que ma traduction !

Quand je pense au rédacteur du récit de Wivina, je l’appelle « on », l’assimilant à mon employeur, ce qui n’est certainement pas très logique. Il m’arrive également de le nommer parfois « le chevalier »… Je ne sais pas pourquoi ce mot m’est venu à l’esprit à son égard… Le souvenir du timbre de la voix au téléphone ?…Mon imagination ?… Mes rêves ?…

Je préfère ne plus trop me poser de questions. Comme Wivina, l’héroïne du récit, j’ai fini par accepter cette conspiration de la vie qui m’a conduite dans ce lieu durant un an et demi et qui m’a permis de trouver cette histoire. Et il me plaît de penser que je fus une sorte d’élue pour ouvrir une porte sur un monde inconnu.

 

J’ai pris plaisir ces derniers mois à mettre en forme ce récit en vue de le publier.

J’espère n’avoir pas trop déformé la réalité dans ma traduction, pour la réalisation de laquelle j’ai utilisé les seuls dictionnaires wallons1 qui se trouvaient dans le stock de la bibliothèque elle-même.

Et aujourd’hui, je me sens heureuse de partager ce texte.


1 Jean HAUST, Dictionnaire liégeois -, deuxième et troisième partie, 1948.


Avant-propos de l'auteur

 

Avant-propos de l’auteur inconnu de ce récit, tel qu’il se dégage de plusieurs documents de notes.

 

L’histoire d’Archaïa est complexe et trop souvent affaire de spécialistes ; le grand public n’en connaît en général que les grandes lignes très stéréotypées

développées dans les manuels scolaires, qui se limitent à une partie bien choisie des grands récits repris dans La Davichna Sacrée, texte connu de tous les Humaniens.

Ce livre perturbera peut être certains esprits car il se veut objectif et critique ; nous insisterons à l’occasion sur les origines de notre historiographie.

Pour permettre au lecteur de comprendre l’histoire d’Archaïa telle que nous la découvrons maintenant, nous publions en fin de ce livre le texte d’une conférence qui fut présentée le 16 marca de la Révolution 1704 (Archaïa) par Maître Da Viva et Maître Genaro à L’Académia de Vallodia devant un public de non spécialistes composé essentiellement d’étrangers. Cette conférence donnera aux lecteurs une synthèse claire des grandes directions des dernières découvertes de nos historiens.

Le lecteur non initié pourra également s’aider de la chronologie publiée à la fin de l’ouvrage.

Tous les textes originaux écrits en langue archaïque repris dans ce récit sont publiés dans les traductions établies par Maître Da Viva, qui est jusqu’à ce jour une des rares spécialistes à pouvoir décrypter cette langue ancienne. Tous ces documents sont encore en cours d’analyse et de traduction. Pour cette raison, nous publions en notes les commentaires ou questionnements de la traductrice, afin que le lecteur soit conscient de la difficulté du travail des chercheurs et qu’il conserve une approche critique face à ces découvertes. Nous nous engageons à publier par la suite les correctifs qui s’avèreraient nécessaires, car nous ne doutons pas que nous ne sommes qu’au début de grandes découvertes et que beaucoup de questions doivent encore trouver des réponses.


CHAPITRE I

 

Wivina referme son dossier. Ses notes sont complètes, bien classées ; elle connaît parfaitement son sujet. Elle est prête.

Demain, elle va présenter sa thèse d’Académia… Les membres du jury ont déjà reçu son texte ; ils doivent être en train de fourbir leurs armes pour l’attaquer.

Personne avant elle n’a jamais traduit de textes écrits en langue archaïque. Si les archives et les musées d’Archaïa conservent quelques rares documents rédigés de cette écriture ancienne très mystérieuse, personne ne peut en expliquer ni l’origine ni l’histoire.

Puisque les poèmes des récits fondateurs sont écrits en langue archaïenne antique, l’existence de ces écrits dits archaïques trouve difficilement une explication rationnelle puisqu’il ne peut y avoir d’histoire antérieure à la création. L’interprétation généralement acceptée est que ces textes sont des codes pour des documents secrets ou sacrés. Une thèse de l’Académia de Mandavilla rédigées il y a vingt révolutions prétend qu’il s’agit en réalité d’une écriture exotique, étrangère à l’histoire d’Humana et que ceci atteste de la présence d’une culture d’un autre monde. Mais rien dans notre histoire ne vient confirmer ni même justifier les fondements de ces hypothèses.

Depuis quelques révolutions cependant, grâce à des fragments, quelques mots ont pu être devinés. Le travail de Wivina se basant sur ces extraits et sur sa formidable intuition offre une approche tout à fait originale, un véritable renouveau linguistique.

Voici plus d’une révolution qu’elle travaille sur ce texte rédigé dans cette langue archaïque découvert tout à fait par hasard parmi une liasse d’archives juridiques en langue antique. Elle a tout de suite perçu l’intérêt de ce document ; il vibrait en écho avec sa chair, il évoquait une expérience personnelle étonnante gardée secrète.

Mais il lui fallait analyser chaque mot, presque chaque lettre, chaque signe ; ce fut un travail de recherches et d’enquêtes minutieuses.

Demain, elle va devoir apporter des preuves pour démontrer que cette traduction n’est pas une pure invention de sa part. Elle est sûre d’elle, certaine de ce qu’elle a traduit. Elle peut argumenter sur chaque forme. Alors que cela semble complètement fou, elle se sent parfaitement à l’aise à ce niveau. Elle sait que les Maîtres d’Académia, même s’ils ne manquent pas d’esprit critique, vont se passionner pour cette découverte qui ouvre des horizons nouveaux à la recherche historique.

Par contre, dans le contexte politique actuel, elle craint la réaction des dirigeants religieux face au contenu du document traduit. Elle voudrait pouvoir s’en tenir à la forme, à la merveilleuse découverte linguistique mais le jury composé en partie de membres de la caste des servants va-t-il accepter cette limite ?

Elle est consciente d’être à la veille d’une grande bataille qui va jouer son avenir. Mais elle ne craint pas. Le combat qu’elle a mené depuis une révolution était bon et elle sait qu’elle est sur la voie de la vérité. Mais les autres peuvent-ils le comprendre ? L’accepter ? Le reconnaître publiquement ?

La vie à Archaïa devient difficile. L’intégrisme religieux et le sectarisme rendent les relations instables. Les Servants de la Révélation veulent tout contrôler, réglementer. Wivina est une étrangère. Et tout dans sa vie va à l’encontre de la mentalité nouvelle de cette île. Il est temps pour elle de quitter cette académia parce qu’elle veut pouvoir poursuivre ses recherches librement et surtout parce qu’elle est une femme. Qui plus est, le texte qu’elle va présenter demain va faire l’effet d’une bombe dans cette société qui prétend retrouver la pureté du culte du Révélé.

Comme un chevalier à la veille de son adoubement, elle s’est retirée seule dans le vieux sanctuaire des étrangers de Vallodia. Elle prie pour trouver les mots justes afin de persuader son auditoire, sans heurter les susceptibilités particulières de cette société qui n’est pas la sienne. Elle veut se recueillir pour remercier la Magna Danga de ce qu’elle lui a donné de vivre et de découvrir durant ces trois révolutions d’étude et de travail comme étudiante sur Archaïa. Mais surtout, elle voudrait retrouver au fond d’elle-même la force de vie puisée, voici une révolution, dans la cérémonie sur la colline sacrée afin de ressentir pleinement cet élan d’amour pour la société antique, sa foi profonde et fondamentale aux dons de la nature.

Le lendemain matin, sereine, confiante et bien reposée, Wivina pénètre dans l’auditorium.

Le jury est assis dans une certaine pénombre et elle ne peut distinguer les traits de ses examinateurs. Elle pose son regard sur l’auditoire composé des étudiants amis qui l’ont encouragée dans ses recherches.

Elle commence son exposé ; sa voix est claire, assurée, posée.

Elle explique aux jurés sa démarche, ses recherches. Elle justifie scientifiquement chaque traduction, chaque mot et démontre ses méthodes de datation. Mais elle s’en tient uniquement à la forme, à la linguistique. Elle se refuse à entrer dans l’analyse du contenu du document.

Sa présentation va durer trois heures sans aucune lassitude ni du côté de l’auditoire ni de sa part. Son vieux maître, qui pourtant connaît la partie, l’écoute avec un vif intérêt. Elle ne voit que lui. C’est pour lui seul qu’elle parle, ce qui l’autorise à glisser dans son discours toute sa passion, tout son amour de l’histoire, de la littérature et de la culture antiques.

Pour terminer son exposé, elle lit le texte. Sa voix vibre de passion. On ressent sa parfaite assurance ; chacun découvre un monde nouveau et se sent transporté.

 

« Que la Magna Danga m’envoie son souffle pour me guider et éclairer mon esprit !

 

Aujourd’hui, je viens de prendre une grave décision. J’ai conscience de braver un interdit, d’aller à l’encontre de ma ligne de vie. Je dois cependant agir de la sorte pour essayer de sauver ma foi.

Je remets mon cœur à la Magna Danga. Je sais qu’elle m’approuve même si je bouleverse aujourd’hui la Tradition.

Je vais écrire la Cérémonie Sacrée.

Je vais graver ces mots parce que je crains que le souvenir de notre Tradition ne disparaisse.

 

Les nouveaux Servants affirment se baser sur notre ancestrale Tradition mais ils sont en train de tuer la foi ; dans leur formalisme, ils vont empêcher l’Esprit et le Souffle de venir.

Ils transforment notre Cérémonie Sacrée en un rite sans fondement, en un culte sans cœur.

Ils veulent oublier nos croyances au profit de la croisade. Ils nient notre foi pour favoriser la domination de dongos qui parlent de haine et non plus d’amour.

 

Que la Magna Danga m’éclaire afin que mes mots ne trahissent pas ma foi.

 

Je ne pense pas que je survivrai longtemps à cet acte de révolte… Les nouveaux Servants me surveillent. Ils craignent mon charisme ; ils vont me réduire au silence, peut-être m’éliminer.

 

Que la Magna Danga me vienne en aide afin de ne pas faillir dans ma tâche.

Qu’elle me tienne toujours la main pour avancer sur mon chemin.

 

L’esprit de la Magna Danga m’a révélé que je devais écrire une parabole, une histoire simple, un cas précis pour que chacun puisse comprendre clairement et transmettre la Vraie Tradition ; celle de la Foi et non celle du culte, celle de la Pureté et pas celle de dangereux manipulateurs avides de richesses et de puissance.

 

Sur la Colline Sacrée, symbole de la force de tous les humaniens unis, le cortège s’avance. La procession des matris psalmodie les deux versets bénis en se balançant dans un mouvement ondulatoire, image du retour perpétuel de la vie.

 

« Que le Dongo de l’Amour bénisse nos jeunes gens !

Que la Magna Danga offre les dons et la fécondité ! »

 

Une jeune fille s’avance au milieu des matris. Elle est drapée dans le vêtement que reçoivent tous les humaniens à leur naissance.

Un jeune homme, tout aussi nu, l’attend près du bassin des purifications.

Ensemble, ils entrent dans la piscine et se laissent flotter doucement dans l’eau parfumée, bénie des dongos. Leurs corps se touchent, se découvrent tandis que le chœur des matris en cercle autour du bassin, le regard tourné vers l’extérieur, embrassant l’ensemble d’Humana, murmure le cantique de l’Union Sacrée.

 

« Magna Danga, bénissez ces corps et donnez-leur la fécondité ! »

 

Une grande lumière rayonne devant le petit temple, et son intensité devient aveuglante. Les matris s’étendent la face contre le sol et fredonnent leur litanie obsédante.

 

Le Dongo de l’amour est debout, illuminé. Les jeunes gens sortent doucement du bassin et, main dans la main, marchent vers la source de l’amour infini qui les enserre. Le souffle du Dongo se pose sur eux et éclaire leur cœur. Ils comprennent qu’ils seront désormais tout l’un pour l’autre ; ils seront un être à deux corps unis par la force de l’esprit d’amour.

La jeune fille se prosterne, s’étend face contre le sol chaud et elle sent pénétrer en elle la force d’Humana. Le Don lui est donné.

Son ami hésite, craint de s’abandonner, veut rester maître de ses sentiments. Le Dongo tend la main vers lui, effleure ses cheveux et lui offre son Don.

La présence du Dongo s’estompe et les jeunes gens bouleversés pénètrent dans le temple. Ils vont consommer leur union afin de laisser grandir leur don en eux.

 

Quand ils quittent le temple, ils sont seuls. Des vêtements sont au bord du bassin où ils vont se rafraîchir sans oser y entrer.

Ils redescendent lentement vers la vallée, marchent plusieurs jours pour rejoindre leur village. Ils doivent maintenant, en couple, découvrir quel est le don reçu et le faire fructifier pour le bien d’Humana et de ses habitants.

 

La jeune femme très pieuse, proche de Danga et d’Humana, comprend vite qu’elle a le don de soigner les animaux : elle sait leur parler, les apprivoiser, les nourrir, les guérir et les élever pour leur bien et celui de la communauté.

Son compagnon plus rebelle, plus sauvage, ne ressent pas bien son don. Il maudit les dongos, se sent inutile, s’énerve, refuse d’écouter les conseils de patience…

Elle doit doucement l’apprivoiser comme un petit pilla sauvage et blessé. Cela fait partie de son don.

Elle l’emmène souvent dans des grandes promenades à travers les collines. Elle puise beaucoup de force dans la nature sauvage. Lui, de son côté, dépense ainsi son trop plein d’énergie, d’agressivité. Il est souvent assez brusque, dur avec elle. Ses désirs s’expriment dans un rapport de force et de violence. Leur union reste stérile et cela le rend fou d’angoisse.

Un jour où il est particulièrement énervé suite à une stupide querelle avec le servant du village, elle l’emmène loin vers la Magna Aqua. Sur le rivage, il déplace des blocs de rochers, il les superpose, recommence son montage, réfléchit, démonte, reconstruit, dessine des formes dans les alluvions humides…. Sa jeune femme le regarde et se met à prier : « Dongo, éclaire-le, guide-le, il construit, il réfléchit, il élabore…. »

Elle prend un rameau de Clairette et l’enfouit dans le sol pour implorer la Magna Danga.Son compagnon a trouvé son don ; il construira des temples pour les Dongos, et élèvera des collines pour le culte de l’amour. Sa force, son énergie serviront à déplacer des montagnes au service des Dongos !

 

Chacun reçoit son Don dans l’amour pour le bien d’Humana. Chacun le perçoit dans sa vie pour l’avenir de sa fécondité. Chacun le vit et le fructifie pour la gloire des dongos. Et l’esprit souffle sur Humana et lui offre ses richesses.

 

Je viens d’écrire ma vie. Je l’ai construite au mieux avec ma pieuse compagne. J’ai élaboré des collines sacrées, j’ai construit des temples magnifiques… Ils sont les enfants que les dongos nous ont donnés.

 

Maintenant, les servants vendent le don qu’ils attribuent eux-mêmes.

Moi qui l’ai reçu de la main du Dongo, je sais ce que cela représente dans ma vie. Et j’ai peur pour l’avenir des enfants. J’ai peur de voir disparaître les dons et leur culture.

 

Que la force de la Danga pénètre encore les enfants !

 

Je proclame que la Magna Danga est miséricorde et non pas autorité.

Je proclame que les dongos sont nos amis et pas des tout-puissants autocrates.

Je proclame que le bien est en nous et qu’il nous appartient de le grandir.

Je crains que le mal soit dans les rituels stériles et les rites aveugles.

Je proclame que tout sur Humana n’est qu’Un seul et que nous devons nous aimer.

 

Que La Magna Danga ait pitié de mon insolence envers ceux qui se proclament mes maîtres et qu’Elle me prenne avec Elle dans son amour infini.

 

Texte de la cérémonie sur la colline. (Archives de l’Académia de Vallodia, fonds antique 2738-6/15.) +/_ 1900 révolutions avantla Révélation -+/ - 1600 révolutions avant l’Union.

Traduction et analyse de Wivina Da Viva. Philologie et histoire antique, thèse d’Académia présentée sous la direction de Maître Valoris, Académia de Vallodia, Révolution 1694 après le Révélé, Qu’il en soit béni !

 


Chapitre II

 

Quand Wivina termine sa lecture et remercie son auditoire, un long silence s’installe ; ils sont charmés !

Les questions vont suivre, précises, incisives parfois. Wivina détourne toutes celles qui porteraient sur le fond du texte pour ne s’attacher qu’aux démarches de traduction, d’heuristique et de linguistique. Elle se refuse à aborder toute interprétation du contenu du texte ; sa démarche est uniquement celle de la traduction possible d’un document rédigé dans la langue archaïque. Les Servants présents dans le jury cherchent à la prendre en défaut mais elle reste sûre d’elle, sans équivoque, parfaitement à l’aise.

Finalement, à nouveau, un long silence plane sur l’assistance.

Le recteur va lever la séance quand un dernier intervenant prend la parole. Wivina n’a pas encore regardé ce juré. Heureusement ! Le choc est violent !

Le dieu du bassin… Il est là devant elle !

Avant de Le voir, elle a reconnu Sa voix. Elle tremble, se trouble. Elle n’a rien entendu de ses propos mais à voir le sourire de l’assistance, elle comprend que ce n’est pas important. Elle ose le regarder ; Il lui envoie un magnifique sourire…

Le public applaudit chaleureusement. Les jurés se retirent.

Wivina s’assied ; elle n’a plus d’énergie. Ses amis l’entourent, la félicitent mais elle n’entend rien, elle ne peut plus rien dire…Son esprit est totalement vide.

 

Le jury revient après un court moment de délibération. La discussion n’a pas dû être difficile ni animée. Ils sont souriants, satisfaits d’eux-mêmes. Maître Valoris a une petite moue de dépit mais il adresse un beau sourire et un clin d’œil complice à Wivina. Comme il ne peut pas cacher ses sentiments, on peut dire que « ça passe » avec un petit « mais » quelque part.

Elle n’y accorde pas d’importance ; sa thèse, c’est déjà du passé. Elle ne pourra plus rien y changer. Par contre, elle a levé les yeux vers Lui ; Elle reste surprise de sa tenue : Un Chevalier… un Errant…En grande tenue d’apparat comme elle n’en a jamais vu en dehors des représentations iconographiques de l’âge moyen ou des mosaïques des villas de Masena qu’elle a pu admirer lors d’un voyage. Elle croyait au mythe !

Il lui sourit mais de façon fort imperceptible sinon par le cœur de Wivina.

Le recteur prend la parole : Petit discours habituel sur la production scientifique des Académias d’Archaïa et d’Humana tout entière, sur le rôle ingrat des examinateurs et sur la richesse du travail des jeunes chercheurs qui…

Wivina n’écoute pas, elle a les yeux rivés sur L’Errant.

Pourtant elle essaye d’accrocher un peu son attention, il faut qu’elle sache ce que ce jury a pu décider avec cet humanien hors norme en son sein.

Le recteur poursuit :

- Eu égard à la valeur scientifique exceptionnelle de cette recherche, à la démarche originale et courageuse qui va permettre de poursuivre les analyses et ouvrir de nouvelles voies dans le domaine de la traduction des documents de l’histoire antique d’Humana tout entière, le jury a décerné à la citoyenne Wivina Da Viva, le Grand prix de l’Académia d’Archaïa.

Cette proclamation est accueillie par une salve d’applaudissements chaleureux.

- Cela passe plutôt très bien ! se dit Wivina.

Le recteur sourit et montre qu’il n’en a pas terminé.

- Le jury, à l’unanimité, demande que ce travail soit transmis aux Académias d’Humana afin qu’il subisse l’épreuve du temps et stimule la recherche linguistique et historique. Mais ce texte doit rester uniquement à usage scientifique et académique. Ce document ne pourra en aucun cas être rendu public ni faire l’objet d’une quelconque publication sans l’Imprimatur du Collège des Académias d’Archaïa sous le haut patronage du Service des publications de la Révélation.

Voilà donc le ‘Mais’ ! Elle se trouve là la raison de la petite moue de Maître Valoris : Le texte est à l’index ! Elle reçoit cependant l’autorisation sans limite de recherches. Wivina a ce qu’elle voulait ! Et le grade obtenu est inespéré ! Ce sera la porte ouverte vers tous les postes dans les Académias d’Humana.

Merci Maître Valoris ! Nous sommes sauvés !

 

Comme chaque membre du jury, l’Errant vient la féliciter. Il garde sa main un bon moment dans la sienne et elle sent qu’il lui glisse discrètement un petit billet. Elle est sidérée mais arrive à rester stoïque. Ils échangent des mots anodins. Sa voix est grave, profonde, divine, envoûtante. Wivina a l’impression à nouveau de flotter sur l’eau parfumée du bassin sur la colline sacrée. C’est un Errant, un membre de cette caste inaccessible, secrète et mystérieuse que tout le monde craint sans les connaître. C’est un homme riche et très puissant. Il connaît des secrets qu’elle a partiellement découverts. Il pourrait être dangereux pour elle. Elle est si vulnérable devant lui ; une petite fille. Elle doit vraiment quitter Archaïa le plus vite possible et retrouver son équilibre.

Durant cette dernière révolution, elle a vécu à un rythme complètement fou pour réaliser son travail et sous une pression incroyable dans le contexte politique et social très xénophobe et sexiste de l’île. Elle doit partir, reprendre une vie normale loin des tensions internes de cette île, loin de la présence de cet humanien. A cette condition, elle pourra fixer ses nouveaux objectifs, ses nouveaux rêves. Elle pourra reprendre son cheminement intérieur.

Mais aujourd’hui, elle est prête à toutes les folies. Ce sera une parenthèse.

 

Wivina se sauve rapidement et retrouve la fraîcheur de sa chambre avec plaisir. Elle s’oblige à se regarder dans le grand miroir et reconnaît qu’elle est réellement ravissante dans ce péplum, tenue antique obligatoire pour les jeunes filles lors des cérémonies officielles dans l’Académia. Le bonheur lui va si bien : Le Grand Prix d’Archaïa et LUI, souriant et secret. C’est beaucoup pour une seule matinée !

Elle ferme les yeux, calme les battements de son coeur et lentement, elle déroule le message discret. Le texte est écrit en archaïen classique : A la tombée de l’Astre, sanctuaire unioniste du quartier étranger… vêtue du péplum antique. La signature est un symbole qu’elle ne connaît pas. La marque des Errants ? Un signe ? Elle en fera la recherche plus tard.

Maintenant, elle doit décider si elle se rend à ce curieux rendez-vous nocturne…

Mais, épuisée, Wivina reste un long moment prostrée, sans pensées. Son esprit part dans ses souvenirs.

Une révolution déjà…


Chapitre III : Ile d’Archaïa, 1693 de la Révélation. (Une révolution, déjà…)

 

Le vent souffle de la Magna Aqua vers l’intérieur d’Archaïa. Sa caresse chaude et douce glisse sur le corps de Wivina.

Personne ne vient jamais dans cette région désertique du centre de l’île. Ces paysages sauvages l’enchantent ; elle a l’impression de s’immiscer dans les vieux textes, de remonter le temps plutôt que les vallées. Cette solitude l’attire comme un aimant et en même temps, l’oppresse. Que vient-elle chercher ici, seule ? Quelle chimère poursuit-elle dans ces contrées oubliées ? Une trace, un trésor archéologique ? Des milliers de chercheurs sont passés avant elle sur cette île. Durant des centaines de révolutions de l’astre du jour, des fouilles archéologiques, des relevés sophistiqués, des stratigraphies élaborées, des scanners, etc., ont épuisé la possibilité des découvertes.

Il ne reste que les textes. Là, dans les vieux chiffons couverts de lettres bizarres, Wivina peut encore espérer découvrir des mots, des traductions, des interprétations, des histoires, des connaissances. Dans ces documents si anciens, à l’écriture à peine déchiffrable, que si peu de gens peuvent aborder et essayer de lire, là, elle peut essayer de deviner un sens, un semblant de traduction toujours hypothétique. Elle peut trouver beaucoup de satisfaction à se battre contre cette langue rebelle à toute interprétation, à toute traduction.

Ici, dans la nature, elle ne peut qu’essayer de retrouver l’esprit, l’ambiance de l’antique Archaïa. Au milieu de ces mireilliers tordus par le vent, rabougris par la sécheresse, parmi ces cailloux érodés, ce sol desséché, elle peut sentir vivre Archaïa comme les anciens l’ont vue, vécue, subie. Ces escapades dans l’arrière-pays sauvage lui permettent de s’imprégner de cette vie pour essayer de mieux lire les textes obscurs.

 

Wivina ne cesse de s’étonner que cette île aride et dure puisse être si belle. Elle s’émerveille que cette contrée que l’on croirait stérile ait pu créer cette passionnante civilisation antique. Elle se réjouit que ce pays soit de nos jours le berceau d’une culture si riche et originale. Archaïa et ses deux satellites, Ombra et Grecina, forment une fédération d’îles indépendante de la Confédération de toutes les îles d’Humana regroupées dans les Isolae Unificae.

Ici, sur Archaïa, elle est sous l’enchantement des vieilles légendes ; elle sent vibrer en elle une source de vie. Elle se sent en communication avec le cœur de la planète. Elle ne peut pas se l’expliquer. Elle n’ose pas en parler. Elle craint d’être considérée comme une folle, comme une mystique ou même tout simplement comme quelqu’un qui veut absolument se faire remarquer.

Quelque fois, avec son vieux Maître, elle éprouve l’envie de se confier, de lui révéler cette chaleur qui monte en elle quand elle peut parcourir ces régions éloignées des villes, en plein cœur d’Archaïa. Mais sa timidité, la pudeur aussi l’en empêchent.

Quand elle revient de ses explorations, le regard que son Maître pose sur elle, ce sourire entendu qu’il lui adresse lui révèle cependant qu’il la comprend, qu’il lit sur son visage ce ravissement qu’elle ressent. Il l’encourage à partir dès qu’elle peut se libérer de ses cours et de ses travaux, et il lui offre toujours plein de motifs pour parcourir l’île. Et, quand elle cale devant un texte, quand une traduction semble impossible, il lui parle des paysages, des vieux chemins, d’un site visité ensemble, d’odeurs, de couleurs, du souffle du vent … et aussitôt, elle sent revenir en elle cette inspiration profonde qui l’aide à traduire, à retrouver des mots connus pour construire une traduction possible.

Son vieux Maître connaît sa source et l’aide à l’exploiter, il l’encourage dans cette démarche à l’encontre de toute logique, de tout raisonnement scientifique.

 

Plongée dans ses réflexions, Wivina a poursuivi son chemin sans repères. Elle monte sur la pente tout droit devant elle, à travers la végétation sèche. Essoufflée par l’effort et le vent, elle s’arrête et s’assied, le dos appuyé contre le tronc d’un vieux mireillier pour profiter de son ombre parcimonieuse. Elle admire le paysage bien dégagé qui s’ouvre devant elle. C’est sec, désolé et pourtant, elle y puise une force de vie. Elle cueille près d’elle un brin de Clairette qu’elle écrase entre ses doigts pour en respirer le puissant arôme et se masser la nuque un peu raide. Puis, elle prend une feuille d’Ange qu’elle froisse et inhale pour retrouver son souffle et se rafraîchir la gorge brûlante desséchée par l’air chaud.

Wivina, entourée de ces effluves et du chant des Coquelins ferme les yeux et laisse monter le long de son dos la force de vie d’Humana. Un grand bien-être l’envahit et un léger voile blanc flotte devant ses yeux… Elle s’envole au-dessus des collines et entend un chant dans le lointain…

Flottant au-dessus du sol, Wivina assiste émerveillée à une cérémonie inconnue. Elle se sent possédée par les incantations et se met à psalmodier des paroles qu’elle prononce sans difficulté, mais sans en connaître le sens. Son corps se balance au rythme de la procession. Elle voit apparaître un jeune couple… Ils sont entièrement nus… Ils approchent d’un bassin au sommet de la colline et…

 

Wivina sent une piqûre sur sa cuisse ; un blairon bourdonnant vient de la mordre. Elle le chasse négligemment, pose un peu de salive sur la petite blessure puis, encore engourdie, elle se lève pour aller cueillir une feuille de Basanier qu’elle presse sur la plaie. La brûlure ressentie la ramène totalement à la réalité.

A-t-elle rêvé ? Etait-ce une vision ?

Troublée, elle sort une gourde en peau remplie d’eau fraîche et boit doucement en laissant couler lentement un fin filet dans sa bouche afin de se donner le temps de retrouver ses esprits.

Déconcertée par ce qu’elle vient de vivre, elle consigne son aventure. Elle effectue un rapide relevé géo-topographique pour revenir à cet endroit de façon à pouvoir effectuer des recherches scientifiques sur ce lieu étrange. Elle prend également un échantillonnage des plantes qu’elle a respirées de manière à en vérifier les vertus. Elle veut se persuader que ce qu’elle vient de vivre n’est pas le fruit de son imagination mais bien la résultante de forces physiques et naturelles.

Avant de repartir, elle se tourne dans la direction de ce qu’elle estime être le chemin qu’elle a pris dans son rêve…

 Et c’est le choc !

Cette colline… Cette forme…. Rien n’est naturel ! C’est exactement la forme décrite dans l’extrait du texte de Méliandre qu’elle a dû travailler avec son maître et ses condisciples. C’est en tout cas, ce que Wivina en avait déduit et compris !

 

    Les ennemis de Dieu2 construisent des collines qui servent de lieu de culte secret3. Ces tertres épousent la forme des paysages environnants mais le sommet est artificiellement plat pour offrir un large espace aux cérémonies. Les incroyants pensent que les dieux4 et les servants peuvent s’y rencontrer.

    Ils précipitent leurs enfants du haut de la falaise pour les offrir en sacrifice à ces dieux.

 

(Texte attribué au tribun Méliandre. –15005 avant la Révélation traduction de Wivina Da Viva, 1694, cours d’archaïen antique, Academia de Vallodia, professeur, Maître Valoris)


2 Littéralement : ‘ceux qui nient la force de l’Unique’

3 ‘Culte’ dans un sens péjoratif qui se rapproche du mot ‘inculte’

4 Ce mot s’applique à des divinités anthropomorphes.

5 Datation confirmée par l’archéologie ; elle correspond à la période de construction du Grand Temple.


 

Plus Wivina observe autour d’elle et plus cette colline lui apparaît comme ayant une forme et une position artificielle dans le paysage !

Ses connaissances en topographie lui permettent de constater que ce site est très ancien, bien intégré dans le paysage et dans la végétation, mais ce tertre n’est pas un travail de la nature : il s’agit d’une construction. Ce n’est pas une structure née du recouvrement progressif d’une substructure enfouie : c’est une colline artificielle construite de mains d’humaniens … ou autres ?… Et qui plus est, la forme requise pour correspondre à la description de Méliandre !

Wivina est subjuguée. Elle prend un petit sac en bandoulière avec sa gourde d’eau, sa gire et ses scriptos. Et elle s’aventure dans la direction de cette colline.

Elle a conscience que ce n’est pas prudent, qu’elle devrait revenir une autre fois, mieux équipée, peut-être accompagnée. Mais qui serait assez fou pour la suivre ici ? Ses condisciples ne s’intéressent pas aux paysages. Elle n’a pas de véritables amis à Archaïa, tout juste des bons copains, qui la trouvent un peu originale… C’est une étrangère ! Seul son vieux Maître viendrait volontiers… Mais lui, avec sa jambe raide, il ne pourrait pas l’accompagner.

Le sort en est jeté ! Elle se lance seule à la découverte de la colline étrange et fascinante.

 

Pas de chemin, bien sûr. Elle avance dans cette végétation rabougrie et sèche qui lui pique et griffe les jambes. Ses pieds se tordent sur les pierres coupantes. Cependant elle garde le cap grâce à sa gire ; Elle suit son azimut. Elle grimpe tout d’abord sur un petit tertre, puis redescend dans l’étroite vallée d’un ruisseau asséché. Ensuite elle remonte péniblement sur le versant opposé. Au sommet, elle voit la colline se dresser devant elle. Elle descend dans cette nouvelle vallée plus verte, une mousse épaisse couvre le sol sous les gazouillers d’où s’échappent des insectes en tout genre… surtout des piqueurs ! Elle a très chaud ; ici pas de vent. La colline fait écran et la fraîcheur bienfaisante de la Magna Aqua ne parvient pas dans cette dépression.

Parvenue dans le fond de la vallée, elle demeure perplexe ; un hallier épais et infranchissable entoure la colline. Elle a l’impression de se retrouver dans un conte de son enfance, quand la dame endormie est protégée par une végétation inextricable. Pas un chemin, pas une ouverture ! Wivina est à la fois déconcertée et contente ; ce phénomène non naturel confirme son raisonnement. Elle ne connaît pas cette espèce de végétation ; elle n’a jamais vu cette plante sur l’île. Elle avance un peu le long de la haie mais se dit qu’il est utopique de penser contourner toute la colline dans l’espoir de trouver un passage. Déçue, elle pense qu’elle reviendra une prochaine fois avec des outils. Mais elle n’arrive pas à s’arrêter, elle se donne toujours un point de repère nouveau avant de mettre un terme à sa marche.

Et le miracle se produit : Un grand gazouiller vermoulu s’est abattu sur la haie et lui offre un passage très étroit et fastidieux par-dessus l’obstacle. La manœuvre n’est pas aisée, il faut se faufiler entre les branches de l’arbre et enjamber la barrière végétale qui tente de reprendre ses droits, mais visiblement la chute de l’arbre est relativement récente. Elle progresse avec beaucoup de difficulté, mais surtout elle est oppressée, consciente de braver un interdit !

Au-delà de la haie, une végétation épaisse, insolite, exotique se mêle aux variétés locales. Le sol semble plus fertile ; le substrat apporté est plus riche. Elle essaie d’imaginer les centaines d’Archaïens qui ont porté des paniers pour amener cet humus étranger et construire cette colline. Pour quelle raison ? Est-ce un mémorial ? Est-ce un lieu sacré élevé pour un dieu exigeant, comme le suggère le texte de Méliandre ?

Wivina essoufflée, s’arrête et s’appuie sur le tronc d’un arbre inconnu. Elle s’étonne de la force jaillissant le long du tronc ; jamais elle n’a ressenti un tel fluide vital. Elle sourit ; personne parmi ses quelques rares amis sur Isolae Unificae, auxquels elle a pu parler de cette force qu’elle puise dans les arbres, n’a jamais rien ressenti de semblable. Depuis bien des révolutions et surtout depuis qu’elle est ici sur Archaïa, elle n’en a plus parlé. Même à son vieux Maître, elle n’a pas osé révéler cette singularité. Avec lui, elle veut bien évoquer ses ‘intuitions’ littéraires mais pas ce champ de force qu’elle perçoit physiquement.

Dans ses jours de déprime, elle se classe comme anormale. Dans ses moments de sérénité, elle estime qu’elle a un pouvoir, un don, et qu’elle doit le cultiver. Depuis longtemps elle cherche dans quelle direction orienter cette force, elle cherche vers quel charisme discipliner cette énergie, mais rien ne lui vient en réponse. Elle est patiente ; elle sait déjà qu’elle a une faculté particulière pour comprendre les textes anciens d’Archaïa. C’est sa grande joie et pour l’instant, elle est heureuse d’essayer d’exploiter ce don et de poursuivre ses études dans cette direction.

 


Chapitre IV :

 

Elle reprend son ascension. Des odeurs inconnues lui parviennent, l’enivrent. Des chants d’oiseaux jamais entendus la bercent et l’encouragent. Epuisée, rouge de chaud, elle débouche sur une esplanade. La végétation y est moins dense. Au centre, un grand bassin où coule et chante une eau limpide. Elle est hypnotisée ! Elle observe durant un long moment avant d’oser s’avancer doucement, prudemment, craintivement. L’eau l’attire comme un aimant. Elle s’approche, s’arrête au bord du bassin. Cette eau est parfumée ; une odeur totalement inconnue, mais si entêtante, si envoûtante… Elle y plonge délicatement la main et un bien-être extraordinaire s’empare d’elle. Sans savoir pourquoi, elle commence à réciter une formule sacrée de purification des archaïens anciens. Ce texte, elle l’a durement travaillé la semaine passée et ses traductions lui ont valu des remarques moqueuses de ses condisciples, et le sourire approbateur de son Maître.

 

Je m'élèverai vers toi, mon Dieu

Pur et frais comme un nouveau-né.

Je plongerai dans l'eau du bassin du baptême

Pour recevoir tes commandements.

 

(Traduction proposée et admise par l’ensemble du cours d’archaïen antique)

Ex-voto exhumé dans les fouilles de Vallodia, daté de –1500 avant la Révélation)

 

Je monterai vers la déesse

Nu et frais comme un nouveau-né.

Je plongerai dans l’eau du bassin de renaissance

Pour recevoir mes dons personnels.

 

(Proposition de traduction de Wivina Da Viva)

 

Elle prononce cette incantation en langue antique et doucement la psalmodie sur un rythme inconnu qu’elle laisse monter de sa gorge ; les mots qu’elle a lus, traduits sans en connaître la prononciation exacte, lui viennent spontanément à la gorge. Elle se laisse guider par un souffle intérieur et elle perçoit que sa traduction est la bonne.

Lentement, elle ôte ses vêtements et se glisse nue dans l’eau fraîche du bassin. Une sensation jamais rencontrée s’empare d’elle ; l’eau sur sa peau est une douce caresse. Elle ne sait plus si elle est dans la réalité ou dans un rêve merveilleux.

Elle se laisse flotter légèrement, les yeux fermés ; elle veut s’imprégner totalement de cet instant magique. Elle est heureuse, sereine, détendue. Son esprit se détache de l’enveloppe charnelle ; profondément comblée, elle est en totale harmonie avec ce lieu. Un bien-être extraordinaire l’enlace. Sa mémoire évoque pour elle ce que des témoins racontent sur leur expérience de mort ; elle a l’impression de vivre ce moment d’amour incommensurable décrit par ceux qui ont approché leurs derniers instants. Si ce moment béni pouvait durer éternellement !

Un clapotis plus fort lui fait ouvrir les yeux. Elle reste ébahie devant l’apparition. Une divinité archaïenne se tient debout au bord du bassin et la regarde d’un air étonné. Un dieu vient donc la chercher et la conduire au paradis ! Il se met à psalmodier une litanie qu’elle ne comprend pas. Elle l’écoute et le regarde. Ses yeux : Un océan où l’on se noie ! Wivina est subjuguée par la force de ce regard d’une douceur incroyable. Lentement, il se déshabille, tout en ne la quittant pas des yeux. Elle s’effraie un peu devant ce corps nu d’une grande force masculine. Puis, reprise par la quiétude de cet endroit et la douceur de la litanie, elle admire, émerveillée, le corps superbe qui se glisse dans l’eau. Il continue de chanter et s’approche doucement de Wivina. L’Astre du jour filtré par le feuillage des gazouillers nimbe sa tête d’un halo de lumière douce… Un esprit !  Il est d’une beauté déconcertante, à la fois grand, fort, des traits masculins très prononcés comme un chevalier, mais avec une douceur, une délicatesse dans la voix qui charme Wivina. Sa main touche la sienne, leurs doigts instinctivement s’enlacent ; le cœur de Wivina vibre. Leurs deux corps flottent ensemble sur cette eau magique.

Quand il lui parle, sa voix est grave, chaude, envoûtante. Les mots qu’il prononce d’une manière très originale chantent aux oreilles de Wivina… Il parle l’archaïen classique, cette langue aux sonorités chantantes que Wivina aime tant. Les sons glissent dans son esprit et l’entraînent vers le monde des légendes. Il lui dit qu’il la trouve très belle, ensorcelante, qu’il aime la finesse de son visage et la profondeur de ses yeux. Ils lui parlent d’Archaïa, d’Humana, de sa force, des divinités, de la vie et de l’amour.

Ils sont tous deux subjugués par une force inconnue et merveilleuse.

Et Wivina sent monter en elle un désir, un sentiment de passion tout nouveau qui la transporte comme dans un songe doux.

 

La suite des évènements s’embrouille dans l’esprit de Wivina, comme lors d’un rêve. Elle se souvient profondément dans sa chair de douces caresses, de baisers tendres, puis de ce chemin parcouru pieds nus sur la mousse, jusqu’à ce petit bâtiment caché dans les branches, où sans honte, sans peur, sans pudeur, elle a le plus naturellement du monde offert sa virginité à ce dieu de l’Amour.

Elle se souvient s’être réveillée dans ses bras puissants et chauds avant de retourner ensemble dans la fontaine parfumée. Elle veut se souvenir d’être revenue une seconde fois dans le petit temple pour s’offrir à nouveau à lui, dans un moment de communion intense. Elle puise dans cette étreinte une force, une confiance incommensurable en la vie.

A la tombée du jour, ils reviennent se baigner. Ils flottent dans le bien-être absolu !

 

Puis brusquement, le regard de son compagnon change ; il est inquiet, même effrayé. Ses yeux sont durs, ses gestes plus violents. Il la repousse loin de lui. Et dans un archaïen moderne très clair, il lui ordonne de disparaître, de ne jamais plus revenir en ce lieu sacré, de ne jamais parler à personne de cette rencontre, de l’oublier complètement, de le nier. Sa voix est sèche, presque méchante. La peur se lit dans son regard mais aussi la colère, la rage.

Wivina bouleversée, choquée, prend ses vêtements en hâte et elle fuit en courant.

A mi-pente, elle perd l’équilibre et tombe. Le cœur battant à tout rompre, le souffle court, elle pense alors à s’arrêter un peu pour s’habiller. A ce moment, la conscience lui revient ; elle ressent une cruelle brûlure dans son corps. Après la peur, un terrible sentiment de honte l’envahit d’un coup. Elle pleure et doit s’appuyer contre un arbre pour se calmer, essayer de se raisonner. Combien de temps reste-t-elle ainsi prostrée, effondrée sur le sol ? La nuit tombant, elle pense à reprendre son azimut pour retrouver le chemin. Toujours en pleurs, épuisée, elle retrouve l’arbre abattu, passe la haie en se griffant aux branches, court, s’enfuit le plus vite possible.

Il fait nuit. Elle ne se souvient plus que des larmes de son trajet de retour. Pour essayer de nettoyer la honte qui l’enserre, elle laisse couler longtemps l’eau d’une douche chaude sur son corps. Et finalement épuisée, vide de toute vie, de tout sentiment, elle se jette sur son lit pour sombrer dans un sommeil lourd secoué de sanglots.

Au matin, après une promenade le long des plages de la Magna Aqua, Wivina retrouve la paix. Elle a conscience que cette rencontre est avant tout pour elle un formidable moment de partage d’une culture antique inconnue, une porte entre-ouverte sur un monde disparu. Wivina ne veut garder que le souvenir d’un intense bonheur partagé et oublier la colère et la honte qui ont mis fin à cet instant hors du temps. Elle ne pourra jamais parler de cette rencontre ; c’est son secret intime.

 

Forte de cette conviction, Wivina a pu assister sereinement aux cours de l’Académia et en fin d’après midi, alors qu’elle consultait un fonds d’archives essentiellement composé de documents comptables de la période antique, elle a trouvé le texte de sa thèse.

Conspiration du destin ? Wivina n’aime pas ces mots. Cette situation la met mal à l’aise. Elle veut essayer de croire que sa sensibilité était exacerbée par cette expérience et qu’elle était simplement plus réceptive.

 


Chapitre V : Une révolution déjà…

 

Ce soir, elle décide qu’elle va le rejoindre… Elle est prête à toutes les folies…Et ensuite, elle quittera cette île.

 

L’astre brille encore quand elle quitte l’Académia ; elle ne tient plus en place. Elle descend lentement vers le quartier des étrangers et constate avec satisfaction que malgré cette tenue hors du temps, elle passe plutôt inaperçue. Elle entre doucement dans le sanctuaire qui avait vu ses prières la veille au soir. Elle a l’impression qu’un temps infini s’est écoulé déjà ! Wivina se glisse discrètement sur le bas-côté droit et découvre une petite niche fort discrète. Elle s’en approche et voit une scène ravissante et très déconcertante : Une Nativité ! La Mère allongée sur le sol, tenant dans le creux de son bras le nouveau-né endormi sous le regard étonné du père assis, mains posées à plat sur les genoux repliés. Jamais auparavant, elle n’avait vu ces statues. La Mère est toujours représentée debout, hiératique, droite, fière de présenter l’enfant-génie, au regard déjà assuré et autoritaire. Et la représentation du Père est exceptionnelle dans la statuaire unioniste. Ici, le trio forme une famille pleine de délicatesse et de tendresse. L’étonnement du Père est charmant. La douceur du regard de la Mère est extraordinaire.

Wivina se sent en communion avec une si belle image du bonheur. Elle s’agenouille au sol. Elle se recueille. Unie à la mère dans cette ambiance tendre et féminine, elle entre en prière et elle sent monter en elle toute la force d’Humana. Elle communique avec la Mère – la Magna Danga – la Source de vie…Elle est en extase. Elle perd toute notion du réel, de ce qui l’entoure. Wivina comprend que cette journée est bénie et qu’elle y puisera toujours le réconfort ! Elle vient de franchir une étape importante de son chemin et elle sait qu’elle peut se laisser porter par la Foi en la Vie.

Elle sent comme dans un rêve, deux mains douces qui se posent délicatement sur ses épaules ; elle ne bouge pas. Une nouvelle force pénètre son corps à la rencontre de ses émotions. Elle se laisse imprégner de ce champ d’énergie complémentaire et masculin qui rejoint sa féminité fondamentale. Ce moment pourrait durer une éternité… Elle garde les yeux fermés.

Après un long temps de cette complicité, elle perçoit un souffle contre son oreille et entend dans la langue archaïenne de l’âge moyen, un vers d’un poète demeuré anonyme.

            Humana féconde ton corps et construit l’amour de la Vie

Un petit silence… puis la voix poursuit dans la même langue :

-          Ouvre les yeux, Wivina, et regarde la Mère.

Elle t’aime au-delà de toute espérance.

Tu es une Dangala. Une magnifique Dangala.

Nos destins sont à jamais liés.

Laisse parler librement ton cœur et ton corps.

Cette Vie est extraordinaire.

Ne pense ni à hier, ni à demain.

Ce soir nous appartient.

Et il lui donne un léger baiser dans le cou. Elle frissonne.

Ensemble, ils regardent les statues puis il reprend :

-          Elle est superbe cette nativité. Une œuvre très ancienne. Une production locale de l’âge moyen… On les cache un peu pour les protéger. Ces statues font partie du patrimoine classé mais… Tu connais les vandales et les intégristes !

Je trouve que tu lui ressembles ; c’est ce qui m’a impressionné la première fois que je t’ai vue dans le bassin sacré !

Tu es une Dangala et je t’aime !

Viens dans le jardin.

Et il entraîne Wivina vers une petite porte ; ils débouchent dans un jardin clos. Superbe ! Quel luxe de verdure sur quelques mètres carrés. Wivina est sidérée. Ce soir, elle découvre vraiment beaucoup de choses, comme si ses yeux venaient de s’ouvrir ! A moins que ce ne soit son cœur !

Il l’entraîne dans un coin discret, s’assied sur le sol, adossé à un magnifique manganier multi centenaire, et lui fait signe de venir s’installer à côté de lui.

Son dos accolé au tronc, elle sent à nouveau monter en elle cette force extraordinaire comme elle l’avait vécu sur la colline. Elle en tremble d’émotion. Il rit !

-           Ici se tenait un très ancien lieu de culte ; le courant de force y est impressionnant.

-           Vous connaissez tous les lieux sacrés archaïques!

-           Je suis un Errant, natif d’Archaïa. C’est ma vie ! J’ai été préparé pour te recevoir et je suis en train, avec toi, de devenir un bon Dongolo.

Wivina ne comprend pas ces mots et elle le regarde interrogative mais elle n’ose pas le questionner. Son cœur bat très vite et en même temps, l’énergie de ses paroles l’apaise. Son corps est sous le champ de force et sous la pression du désir. Elle demande simplement :

-  Que dois-je faire ?

-          Rien ! Etre toi-même et suivre ton chemin.

Il y a bien des révolutions, j’ai voulu forcer mon destin, je n’ai pas écouté ma propre mère et je le paie chèrement maintenant. Je dois assumer et, pour cette raison, je te laisse libre de partir. Notre vie ne peut pas commencer maintenant. Tu es libre, libre de ta vie, de ton corps, de ton amour. Je n’ai aucun droit à cause de mon entêtement à ne pas entendre ma voie. Mais a Magna Danga nous conduira et je la bénis de nous avoir offert ta force exceptionnelle et ton don. Tu vas me porter ! Il est trop tôt pour agir ! Nous devons encore beaucoup apprendre chacun de notre côté. Mais je sais que tu reviendras vers moi, riche d’expériences.

Wivina ne dit rien ; elle est bouleversée et ne parvient pas à comprendre pleinement le sens de ces paroles.

Il reprend doucement.

-          Sur la colline sacrée, tu as ouvert à nouveau la porte de mes rêves. J’ai pu reprendre mon cheminement brisé par mon entêtement. Je peux désormais marcher sur le chemin de ma vie. Sois-en bénie! Tu m’as rendu à moi-même. Excuse mes brusqueries ; je voulais t’en maudire car cela m’effrayait, mais ce que nous avons vécu est le plus fort ; l’amour est revenu en moi. Je peux à nouveau construire. La Magna Danga, en bonne mère, a eu pitié de mon errance ! Qu’elle en soit bénie ! J’ai retrouvé mon unité, mes dons et mon charisme. L’Errant peut repartir sur les chemins de la vie, sur les routes des croisades. Wivina, ce matin, je ne savais pas que c’était toi que je venais écouter, et je devrais dire ‘attaquer’. Les servants m’avaient désigné pour te coincer, pour te confondre…Ce texte que tu as découvert et traduit apporte des idées révolutionnaires qui bouleversent toute l’histoire religieuse de cette île et d’Humana tout entière.

 Il ne devait pas passer !

Mais tu as été formidable ! Aucune faille dans ton raisonnement ni dans ta  démarche ! Ce document est magnifiquement traduit. Je le sais ! Mais il est trop tôt pour en parler. Tout comme il est trop tôt pour nous deux. Notre chemin commence seulement, il sera beau mais nous devons en accepter les limites. Tu dois partir à la découverte de tes rêves et à leur accomplissement. Nous nous retrouverons quand le moment sera venu. Je suis certain que la Danga nous réunira. Mais je crains que le temps ne me paraisse bien long !

La vie, ici à Archaïa, va me demander beaucoup d’énergie. Je puiserai dans le souvenir de ce moment présent, la force de poursuivre mon rêve.

Un long silence s’établit.

Wivina sent des larmes couler sur ses joues. Elle laisse ses yeux noyer sa détresse. Il passe tendrement un bras autour de ses épaules et elle vient se blottir contre sa poitrine. Sa main lui caresse les cheveux. La jeune fille relève la tête, le regarde avec un pâle sourire puis ils s’embrassent. La passion les lie dans une étreinte merveilleuse. Elle se livre en toute confiance. Leur union est totale, fantastiquement belle dans ce jardin sacré. Wivina veut se souvenir de chaque seconde de ce moment béni, de chaque baiser échangé, de chaque caresse, de chaque frisson. Elle veut imprimer dans ses doigts les courbes du corps de son aimé pour le retrouver toujours. Elle veut garder dans sa chair le plaisir de cette étreinte !

Ce moment est une folie offerte par des dongos bienveillants.

Ils restent très longtemps dans les bras l’un de l’autre.

Ils finissent à contre-cœur par quitter ce jardin avec beaucoup d’émotions.

Dans le sanctuaire désormais plongé dans l’obscurité et vide, ils passent devant la nativité et se recueillent un bref instant.

-          Il viendra un jour où nous vivrons tous les deux un instant de ce bonheur. Tu seras une maman comblée et moi, un père étonné de tant de chance. Je le sais ! Mais il nous faudra beaucoup de patience, de confiance, et de force d’aimer. Je te demande pardon de t’imposer cette épreuve. Je te remercie d’avance de ta confiance infinie. Prie sans cesse la Magna Danga. Ne crains pas de vivre ! Je te promets de te garder ma foi.

Wivina sent tressaillir la vie en elle. En écoutant ces paroles, elle pense : « Danga, faites que notre étreinte soit féconde ! J’en accepte les conséquences, j’en souhaite les épreuves. Et je t’en bénis ! »

 

Dans la cour d’honneur centrale de l’Académia, ils se regardent une dernière fois avant de se quitter.

- Wivina, je ne pourrai pas t’aider et je ne pourrai pas non plus t’appeler à l’aide. Nous allons vivre sans nouvelle possible. Et je ne forcerai pas le destin. Sais-tu qui je suis ?

-          Non, je l’ignore… Vous resterez pour moi, un bel Errant très cultivé ! Je ne ferai rien contre votre chemin et je suivrai le mien. Je vais m’efforcer de suivre les signes qui m’aideront à accomplir pleinement ma vie.

Je viens de connaître une journée extraordinaire ! Je ne vais pas vivre que du souvenir du passé mais je vais m’en nourrir. Je ne peux pas changer le futur mais je vais vivre intensément mon présent pour réussir au mieux mon avenir et ouvrir mon cœur pour vous retrouver le moment venu. Je ne crains pas la souffrance ; je vais me battre pour mes idéaux. Je veux aborder la vie avec confiance. Aujourd’hui, je me suis bien armée pour vivre en plénitude. Je sais désormais où sont mes sources. J’espère simplement ne pas me tromper de voie quand les choix se poseront. Je vous remercie pleinement de tout ce qui a pu être dit et vécu aujourd’hui. Votre avenir s’annonce certainement très mouvementé ; la lutte pour la liberté sur Archaïa va être âpre. Je ne vous envie pas de rester ici. Je vous demande de mettre toutes vos forces dans la sauvegarde de vos valeurs, et de ces lieux sacrés qui nous sont chers. Ils vont être menacés. Votre tâche sera malaisée et dangereuse. Vous devenez un Gardien. Au loin, je vais trouver les textes sacrés qui nous guideront et qui nous sauveront. Vous y aurez accès pour l’avenir culturel de votre cité et pour la lutte pour la liberté.

L’Errant regarde sa compagne, émerveillé par sa lucidité et ils s’embrassent tendrement.

 

 « Au commencement, tout n’était qu’abîme, froid et ténèbres. Danga6 donna le souffle à l’univers dans une immense déflagration d’énergie et de matière fondamentale.

Quand le calme vint pour donner forme à la matière dispersée en particules, Danga aborda notre planète7, vit que l’endroit était bon et l’appela Humana.

L’astre de lumière avait commencé à rythmer les révolutions, les saisons, les jours et les nuits. Et cela était bon.

Alors Danga donna l’eau qui baigne toutes les îles d’Humana et la nomma ‘Magna Aqua’. Et cela était bon.

De la Magna Aqua vint la vie qui progressivement envahit8 les îles. Et cela était bon.

Parmi toutes les îles, Archaïa fut chérie par Danga qui y créa9 une espèce vivante à laquelle elle confia sa création4, elle les appela « humaniens »

« Recevez mes dons de vie et protégez Humana. Embellissez votre monde et aimez-vous. Allez peupler les autres îles d’Humana et vivez comme des frères. Que d’Archaïa viennent les gardiens de l’amour10. Je resterai toujours auprès de vous. » proclama Danga aux premiers humaniens.

Commencèrent alors des révolutions de bonheur pour les êtres vivants. J’ignore depuis combien de révolutions de l’astre de lumière, depuis combien de saisons, de jours et de nuits, les humaniens peuplent les îles d’Humana. Même Chaman11 ne peut me le dire.

Chaque soir, réunis pour louer Danga, toute la communauté récite notre histoire première, le don fondamental de la vie. Chacun connaît ce poème et aucun archaïen ne pourrait l’oublier. Je veux cependant le transcrire en tête de mon récit. Sans lui, ce que je vais écrire n’aurait pas de valeur. J’ai besoin du don de vie de Danga. Ce n’est pas mon histoire que je veux raconter mais celle d’Humana toute entière qui est la Danga. Tout ce que je vais transmettre chacun de nous le connaît et cela n’a pas besoin d’occuper de la place sur de précieux feuillets, mais je sais que Chaman veut cela pour occuper mon esprit, pour m’obliger à garder des forces et pour que les dons reçus de Danga ne se perdent pas avec la dégradation de mon corps. Parce que j’aime Danga, que je respecte profondément Chaman qui me soigne, je vais m’efforcer de copier tout cela de mon mieux.

Depuis que la maladie est en moi et que je ne peux plus beaucoup me mouvoir, je pense, je réfléchis, je questionne Chaman12 ; je veux essayer de comprendre ce que nous sommes, pourquoi nous vivons, si la vie s’arrête sur Humana… Chaman parle volontiers avec moi. Dans son extrême générosité, Chaman vient de me donner des feuillets pour transcrire mes réflexions, mes connaissances, mes observations et mes découvertes.

Baignée par la Magna Aqua, Humana comptent de nombreuses îles. Selon la tradition, Archaïa en est le centre.

Je n’ai jamais quitté ma région, et je ne peux prétendre que cette affirmation soit la vérité. Chaman, qui a rencontré beaucoup d’autres ‘chamanes’ lors de son apprentissage13, a la ferme conviction qu’Humana n’a pas de centre ; pour Chaman, notre monde est sphérique… Ceci est pour moi un grand mystère !

Il existe des dizaines d’îles de superficies très différentes. Les plus importantes sont Archaïa et ses deux proches voisines Grecina et Ombra.

Plus loin on trouve Isola prima, Casiope, Manieta, Colonia, Solela, Zahira, Sanada, et Nova Pressa. A l’extrême nord, la tradition situe une île qui n’a pas de nom et qui est peut être mythique.

De humaniens, voyageurs, commerçants sillonnent la Magna Aqua et créent des liens permanents entre les communautés. Enfant, j’ai entendu beaucoup de récits de marins et de marchands, et ces histoires fantastiques sur des régions si différentes ont peuplé mes nuits de rêves et de cauchemars…. Aucun texte ne décrit l’île du Nord toujours cachée dans la brume et le brouillard. Les anciens disent que c’est le lieu des Dongos. Je ne le crois pas ; Danga est toujours auprès de nous, Danga est Humana toute entière. Les dongos nous aident chaque jour et n’ont pas besoin d’endroit où demeurer.

Chaman quand je l’interroge sur ce sujet me sourit mais reste très secret14. Le Nord restera donc pour moi un mystère de plus. Et cela me plaît de rêver. »

 

Ebauche de traduction du carnet dit du jeune homme, du fonds XII, 24, réf. 56, archives de la casa des servants, traduction de Wivina Da Viva, Vallodia 1705 (Révélation) ou 2017 (Union).

Texte daté approximativement de 2400 révolutions avant la Révélation, 2100 avant l’Union.

 

6 Je traduis par ‘Danga’ sans article. Dans les textes postérieurs, j’ai trouvé l’adjectif ‘Magna’ lié presque systématiquement au mot ‘Danga’ et je le traduisais toujours avec un article féminin. Pour la traduction, de ce document, je choisis cette forme qui me semble plus proche du texte original. Danga dans ce texte n’a pas de forme anthropomorphe, ni de substance.

7 Ce terme est incorrect… Il ne couvre pas vraiment le terme archaïque mais je ne trouve pas d’équivalent moderne plus pertinent pour l’instant.

8 ‘Envahir’ me semble mal choisi car il marque une connotation péjorative qui n’est pas dans le texte antique. Je cherche un meilleur mot.

9 Terme qui ne me satisfait pas vraiment. Le mot archaïque est moins « faire quelque chose à partir de rien ». Il recouvre mieux la notion d’évolution mais je ne trouve pas d’équivalent moderne. Ce devrait être quelque chose qui recouvre la notion de ‘donna l’impulsion de vie’.

10 Le mot devrait se traduire par ‘Errants de l’amour’ mais je crains de créer un amalgame avec notre moderne caste des Errants.

11 Ce mot m’a demandé beaucoup de recherches et de réflexions. Je l’avais en premier lieu traduit par ‘servant’ mais pour nous, ce titre couvre une réalité de pouvoir religieux masculin ce qui n’est absolument pas le cas ici. Ce mot n’a pas de genre. J’ignore à la lecture de tout ce carnet si ce personnage est un homme ou une femme. J’ai finalement opté pour le terme ‘Chaman’ écrit comme un nom propre, bien qu’il s’agisse d’un titre.

12 Le mot ‘Chaman’ est une construction personnelle issue du mot  ‘shaman’ en blanqui.

13 Terme impropre : je dois chercher un mot plus précis pour marquer à la fois l’initiation, l’étude, le partage de connaissance de type compagnonnage mais dans le sens ancien du terme et je dois vérifier son sens exact en archaïen moderne.


Chapitre VI : Dix révolutions plus tard : 2016 après l’Union. Ile de Maniéta, confédération des Isolae Unificae

 

Un petit vent doux aide Wivina à monter vers le vieux sanctuaire abandonné de Lovina. Le chemin est raide, mal stabilisé. Certains passages sont effondrés. Personne ne monte plus ici depuis bien des révolutions et les intempéries ont raviné l’étroit chemin en corniche. Les murs de soutien sont éboulés en de nombreux endroits. Elle doit lutter contre le vertige pour poursuivre son ascension.

Elle sourit en pensant que cette voie escarpée ressemble un peu au chemin de sa vie : Superbe, passionnant, hors du commun, souvent dangereux et instable…Après un passage particulièrement délicat où elle a avancé à quatre pattes agrippée aux racines des vieux gérèviers, elle s’arrête dans une anfractuosité humide entre les roches. Cette fraîcheur la distrait de ses frayeurs. Elle observe la Magna Aqua qui s’étend à l’infini devant elle et son esprit s’évade vers le Nord, vers le mystère de cette île inconnue… Une communauté de chercheurs coupée du monde et très fermée et une Casa de servants au rôle obscur, voilà tout ce qu’on connaît au Nord. Cette région fut la grande préoccupation de l’enfance de Wivina. Orpheline de père dès sa naissance, elle n’avait de cesse de connaître un peu cet humanien qui n’avait même pas eu l’occasion de la prendre dans ses bras. De sa mère, elle n’avait rien pu apprendre : celle-ci ne gardait que le souvenir de l’aventure romantique entre une brave aide-soignante et un humanien hors du commun condamné par un mal incurable. Il avait eu la délicatesse avant de les quitter de laisser un beau pécule pour apaiser les larmes de l’aimante et nourrir l’enfant née de cette union romanesque. Mais l’inconstance de la mère avait vite dilapidé ce petit trésor ! Pour vivre, la mère de Wivina s’était mise en ménage avec une succession de ‘beaux-pères nourriciers’. Et quand un bébé s’était annoncé, Wivina âgée de douze révolutions s’était réjouie. Cette présence, même si elle n’était pas ardemment désirée par sa mère, serait une nouvelle dynamique dans la monotonie de leur vie insipide. Un bébé, une petite sœur, c’était l’espoir de plaisirs nouveaux, de contacts aimants, d’horizons à élargir… Cependant, rapidement, la façon de vivre de sa mère et de son nouveau beau-père avait découragé ses bonnes intentions d’accueil. Elle préféra s’éloigner de sa triste famille pour vivre en pension et se consacrer à sa passion de la culture classique sous la tutelle d’un vieux servant qui était venu suppléer à l’indigence en payant les études de Wivina. L’adolescente intelligente et curieuse avait vite compris que ce vieil humanien avait bien connu son père, et que son aide matérielle provenait non de la pitié mais bien de l’amitié.

Pourtant, malgré ses nombreuses questions, le seul renseignement qu’elle avait pu obtenir de son vieux protecteur, était que le sujet de sa quête avait vécu très longtemps dans l’île nordique ; ceci justifiant qu’on ne connaissait rien de lui.

Wivina avait pillé les bibliothèques à la recherche de renseignements sur cette région mythique. La récolte fut maigre : Des récits fantastiques et des légendes contradictoires qui laissaient le Nord dans un épais brouillard. Cette chasse aux documents avait cependant éveillé très tôt une passion pour les livres, les papiers, les archives, les langues antiques et la démarche historique ; Cette passion avait orienté la vie de la jeune fille.

 

Les rayons de l’astre venant à nouveau brûler Wivina, elle se remet en route sur le chemin périlleux.

Elle aperçoit enfin le sanctuaire. Elle parvient sur la plate-forme devant l’édifice délabré. De cette hauteur, la vue est réellement splendide. Wivina plane de bonheur ! Le vent doux, cette chaleur qui sort du rocher, cette fraîcheur montant de la Magna Aqua, la senteur des plantes aromatiques… Devant le petit sanctuaire, elle est à peine surprise de trouver un mireillier très ancien et stérile. Elle s’y adosse et laisse flotter son esprit. La prière monte naturellement en elle. Dix révolutions se sont effacées… Comme un coquillage donnera toujours le chant du ressac même loin de la mer, le corps de Wivina résonne aussitôt à l’unisson d’Humana. Tout est en elle, intact, voire grandi. Wivina s’en étonne et s’en réjouit.

Wivina regarde la Magna Aqua qui miroite à l’horizon puis enfermant cette vision dans son esprit, elle ferme les yeux et elle appuie sa tête contre le tronc du vieux mireiller.

Elle reste là un long moment, à nouveau en plongée dans ses souvenirs.

 

Après la présentation de sa thèse d’Académia, guidée par son vieux maître, Wivina a établi de nombreux contacts avec les différentes Académias d’Humana. Mais, avant même que des dispositions ne puissent être prises, chassée par la répression qui avait éclaté sur Archaïa, elle a dû fuir précipitamment la vieille île. Son avenir était d’autant plus instable qu’elle ne pouvait pas cacher sa situation de future mère seule.

Après avoir dû voyager dans plusieurs îles, réfugiée sur Maniéta, elle a été merveilleusement accueillie et soutenue dans ses démarches par Maître Bombeqc, un ancien étudiant de Maître Valoris, spécialiste des langues anciennes. Luttant contre les préjugés, elle a pu finalement obtenir une bourse de chercheur à l’Académia de Mandavilla.

Le professeur Bombeqc et son épouse Julia lui ont ouvert leur maison. Et depuis la naissance de la petite Maria, tous les quatre forment, depuis dix révolutions, une famille atypique très équilibrée. D’un point de vue professionnel, les deux chercheurs dirigent une équipe académique performante et très dynamique dont les travaux font autorité dans les domaines de la linguistique et de l’histoire ancienne.

 

Pourquoi cette après-midi est-elle montée seule vers ce vieux sanctuaire abandonné? Elle a suivi une impulsion… un besoin profond !

 Depuis quelques jours, elle est troublée par la reprise de contact de sa mère. Elles ont complètement rompu toute communication depuis l’annonce de la grossesse de Wivina. Et sa mère vient de l’appeler à l’aide pour retrouver sa sœur disparue ; Pia a fui avec un jeune homme originaire d’Archaïa pour aller vivre là-bas sur cette île en pleine révolte et coupée de tout contact avec les Isolae Unificae… et depuis, la mère est sans nouvelle. Elle voudrait que Wivina entre en rapport avec ses amis qui vivent là-bas… Wivina a toujours réussi à garder un lien avec les Académias d’Archaïa, même aux pires moments de la crise, mais elle ne s’imagine pas trop bien en train de demander à ses contacts académiques d’effectuer des recherches pour retrouver une jeune fille en fugue.

Depuis dix révolutions, Wivina a voulu taire ses sentiments, ses dons, ses forces, pour ne se consacrer qu’à son travail et à sa fille.

Un petit message usé et une enfant adorable : Ce sont ses souvenirs d’une soirée hors du temps, d’un moment d’une grande intimité, d’un immense bonheur .

Non, Wivina n’a jamais eu le moindre remords ou regret. Cette enfant, elle avait prié avec ferveur pour qu’elle vienne.

Mais depuis ce jour, elle n’a plus jamais prié. Elle n’a plus jamais laissé s’évader son esprit dans la nature. Elle n’a plus jamais cherché à s’approprier la force des grands arbres ou du magma.

Pourquoi ?

Elle a eu peur. Peur de ce que Humana pourrait lui demander ! Avec Maria, elle avait gagné un merveilleux trésor, elle ne voulait en aucun cas le remettre en jeu pour avoir le droit d’aller plus loin.

Wivina se sent bien sur cette île de Maniéta, avec sa fille et ses amis. Elle a été heureuse, pleinement satisfaite durant tout ce temps.

Pourtant, elle doit s’avouer que depuis quelques jours, elle est profondément perturbée. Un doute s’insinue. Son cœur se rebelle. Elle avait réussi à le faire taire durant dix révolutions ou tout au moins à ne pas l’entendre, mais maintenant, elle sent poindre une frustration, un appel à sortir de cette coquille de tranquillité et de bien-être. Des souvenirs remontent à la surface : Un jardin… une colline… des arbres… des forces… des émotions… des statues…et un Errant…

 

Troublée par ses souvenirs, elle se lève et se dirige vers le sanctuaire partiellement ruiné. A l’intérieur tout est renversé, cassé… Wivina admire les débris d’une statue : Une piéta, une mère de douleur qui pleure la mort de son fils …Pourtant, dans le regard de la statue, Wivina perçoit une grande énergie, une force de vie… Elle s’avance vers le centre de l’édifice où perce un rayon de l’Astre de lumière à travers une petite lucarne. Sur le sol, dans le rayon lumineux, une marque :La Marque de l’Errant ! Ce sigle étrange qui signait le message du rendez-vous !

Wivina recule, tout son corps se met à trembler. Elle n’a jamais cherché à identifier ce sigle ! Elle a voulu l’oublier ! Et là, sous ses yeux, cette marque est gravée dans le sol. Elle se penche et machinalement frotte délicatement la gravure dans le revêtement lisse. Elle laisse courir ses doigts sur cette rune ancienne et perçoit qu’elle contient une histoire. Wivina n’a pas cette connaissance mais elle se sent interpellée ! L’image gravée dans la pierre tourne dans son esprit. Elle se laisse imprégner du mouvement qui lui rappelle les vagues de la Magna Aqua. Les mots commencent à danser dans sa tête… Elle ne les comprend pas mais ils s’ordonnent petit à petit, des sons naissent dans son cœur comme une douce litanie ; un conte – c’est un conte, un mythe de la création d’Humana, une histoire de l’Univers… Un de ces mythes fondateurs où le texte écrit n’a aucun sens sans le souffle du conteur, sans le regard, le geste, l’atmosphère de veillée à la clarté vacillante du feu. Une de ces histoires où on doit laisser son cœur s’émouvoir pour ouvrir son âme. Wivina le ressent, le devine, le perçoit au plus profond de ses entrailles. Mais le contenu est trop fort ; il la dépasse, il est au-delà de son intelligence… C’est une connaissance venue du fond des âges… La vie fondamentale de l’Univers. Wivina sent monter cette force au cœur de sa matrice comme si elle allait enfanter. C’est simultanément une sensation merveilleuse et un déchirement douloureux… La vie de chaque être, microcosme de l’Univers entier… Wivina laisse exploser la vie au tréfonds d’elle-même dans un formidable big-bang créateur… Elle perçoit qu’Humana est née à la fois de l’intérieur de l’Univers et de l’intérieur de chaque individu dans un mouvement continu d’extériorisation et d’expansion. … Il est là son rôle exact. Il est dans ce mythe de la création. Là se joue la féminité, la vie de la Première Mère ! Et il fallait qu’elle enfante pour le comprendre pleinement. Elle a le sentiment qu’elle vient de revivre son accouchement sous le regard de l’Errant.

Où est-il ? Pourquoi le sent-elle si proche dans ce sanctuaire désolé ? Qui sont ces Errants ?

Après un moment de pause nécessaire pour retrouver un peu de quiétude, elle se dirige vers le fond du sanctuaire, découvre un passage étroit et… débouche dans une oasis de lumière et de verdure. Dans la faille de la falaise, des anciens servants ont créé un jardin… dont la disposition et l’arrangement sont familiers à Wivina : exactement la réplique du jardin béni de Vallodia. Elle a envie de dire : ‘le jardin de Maria’.

Elle reste éblouie appuyée contre la paroi.

Wivina aperçoit un puits, elle va boire un peu et se rafraîchir. Elle en a bien besoin ; la tête lui tourne. C’est trop en une fois ! Elle voit le manganier et vient se réfugier contre lui. Elle se sent si seule dans ce jardin. Elle appuie son front contre l’écorce rugueuse et laisse couler ses larmes. Un bien-être et une force magnifique l’enlacent. Elle comprend avec une netteté déconcertante qu’elle doit repartir sur Archaïa. Elle doit poursuivre sur la vieille île sa vie de recherche de l’histoire antique d’Archaïa. Mais auparavant, elle doit trouver des renseignements sur les Errants, sur cette caste secrète et mythique. Elle ne connaît vaguement d’eux que quelques légendes et elle n’a jamais cherché à approfondir ses connaissances sur ce sujet, malgré sa rencontre merveilleuse. Seulement deux ou trois personnages connus et fort en vue se réclament ouvertement de cette caste mais quels sont réellement leurs pouvoirs et leurs connaissances ? D’où proviennent ces chevaliers modernes issus d’une tradition antique tout à fait obscure? Wivina comprend que ce n’est pas par hasard que le père de sa petite Maria est une Errant. Cet humanien connaît des grands secrets… Elle doit en apprendre un peu plus sur eux avant de retourner sur Archaïa où elle va retrouver l’Académia de Vallodia mais aussi essayer de rechercher Pia, cette sœur si peu connue.

Elle reste longuement contre l’arbre sacré des anciens et y puise une clairvoyance étonnante. Elle est une dangala, l’aimée de la Magna Danga et elle doit ramener la sérénité sur Humana. Elle comprend que la foi archaïque doit à nouveau jouer un rôle sur Humana. Mais elle découvre également la peur. Elle perçoit la mort. Elle sent l’œuvre de la destruction. Elle pressent un risque pour Maria… et cela la bouleverse !

 


 

Chapitre VII :

 

Dans la grande bibliothèque de l’Académia de Mandavilla, Wivina entreprend des recherches et découvre avec stupéfaction une thèse inédite écrite sur la caste des Errants. Ce ne sont pas moins de mille pages rédigées dans son propre département d’histoire et langues anciennes par son collègue et ami, Maître Bombeqc.

Abasourdie, elle parcourt rapidement ce volume et constate que ce travail est une formidable compilation de tout ce qui a été écrit depuis la nuit des temps sur cette caste mystérieuse ; un formidable travail d’heuristique, intéressant mais purement scientifique, dans un style très académique. Wally a repris systématiquement toutes les mentions de la caste avec chaque fois une traduction du texte original et un bref commentaire de présentation.

Wivina est vraiment intriguée, moins par le contenu que par les motivations du rédacteur. Mais principalement, elle se demande pourquoi Wally Bombeqc n’a jamais abordé ce sujet. Comment peut-on réunir une telle quantité de documents sur un sujet et ne jamais en parler pendant dix révolutions ?

Curieuse, elle se rend dans le bureau de son ami. Quand elle entre dans cet antre du savoir avec l’épais volume à la main, Maître Bombeqc sourit. Il attendait visiblement ce moment.

Cette réaction déconcerte encore plus Wivina.

-          Wally, pourquoi ne m’avez-vous jamais parlé de cette thèse ?

-          Wivina, pourquoi ne m’as-tu jamais questionné sur le sujet ?

Devant l’air perplexe de Wivina, il poursuit :

            - Sur ton diplôme, tout le monde a pu lire la marque de l’Errant. Je peux t’avouer maintenant que c’est cet élément, bien plus que mon influence, qui t’a permis d’obtenir ce poste à l’Académia malgré ta situation personnelle défavorable.

            Pour avoir vécu dans mon adolescence une rencontre déterminante avec un Errant, je sais qu’on n’en ressort pas intact.

Maître Bombeqc marque une pause en poussant un léger soupir. Wivina sourit et devine que le souvenir de ce contact est un moment merveilleux. Doucement elle demande :

            - Wally, j’aimerais que vous me parliez de ce que vous avez vécu avec   cet Errant. Qu’est-ce qui vous a attiré chez les Errants pour en faire un sujet de thèse ? Avouez que c’était une recherche presque aussi hasardeuse que la traduction de mon texte !

Wally s’enfonce dans son fauteuil, ferme un instant les yeux, puis plantant son regard sur Wivina avec un sourire sur le visage, il commence son récit.

-          Mon histoire commence vers l’âge de quatorze révolutions. Mon père, très autoritaire, je devrais dire autocrate même, avait décidé unilatéralement que je devais devenir avocat de la cour suprême des Isolae Unificae. Tu noteras que ces exigences n’étaient pas petites ! Pour cela, il m’envoie au collège Fordonia réputé pour former les meilleurs candidats à l’Académia Suprême. Ma mère a beau verser toutes les larmes de son corps pour garder son fils chéri – à coté de moi, elle n’a que trois pestes de filles !

 Wivina rit ; elle les connaît les trois adorables pestes. Ce sont des tantines charmantes pour Maria et elles ont donné chacune trois dynamiques ‘cousins’ à sa fille.

-          Je suis donc envoyé dans ce collège pour une révolution complète sans retour possible pour les fêtes ni les vacances. Je pars comme un héros mais l’estomac un peu serré car l’inconnu s’ouvre devant moi.

Là-bas, la vie fut une grande fête. Une ambiance du tonnerre ! Beaucoup de travail, bien sûr, mais dans cette vénérable institution, ce qui compte le plus, c’est le prestige du collège. On commence par mettre en évidence nos talents qui sont exploités dans un maximum de compétences de tout genre pour la bonne réputation du collège. Moi, je suis bon pour écrire des reportages ; Je vais accompagner des groupes de condisciples dans des activités sportives, intellectuelles, ou artistiques et écrire les comptes-rendus qui seront publiés et distribués. Jusque là, rien de spécial.

Un jour, durant le dernier quart de cette première révolution au collège, on m’embarque avec un servant très endormi dans un explorer collectif pour aller retrouver des condisciples qui défendent nos couleurs dans une compétition de barreurs sur la magna aqua. Un homme d’une très belle prestance monte en route et je ne peux en détacher mon regard ; je suis hypnotisé par le personnage. En évitant un animal qui traverse soudain le guide, l’explorer verse sur le côté et s’écrase contre un mur de végétation. Nous valsons dans tous les sens. Je perds connaissance et me réveille couché sur un tapis de mousse, soigné par cet humanien à la belle allure. Je crois rêver ou être arrivé auprès du Père des Unions. Et je me mets à répéter mon acte de foi. Cela rend mon soigneur très inquiet, et il continue à me prodiguer des soins attentifs. Finalement, je reprends pied mais justement, mes pieds me font horriblement mal : les deux chevilles en compote ! Je gémis de douleur. Il prend les deux talons dans ses mains, bouge légèrement les doigts et je sens un fluide passer à travers mon corps. Je me détends, et doucement, je sens cette énergie réchauffante et reconstituante dans mes chevilles. Les secours arrivent rapidement, ils s’occupent des autres blessés mais ils nous oublient comme si nous n’existions pas. J’avais l’impression d’être devenu transparent, de flotter loin de toute cette agitation. La séance a duré environ cinq minutes puis il m’a dit : Lève-toi. J’étais en confiance, je me suis levé et j’ai pu marcher à ses côtés jusqu’à un grand arbre. Là, il m’a invité à m’asseoir.

-          Ne répète jamais à personne ce qui vient de se passer. Si tu manques à ta parole, les Errants te retrouveront, m’a-t-il dit d’une voix dure

       Il m’a imposé les mains sur la tête et j’ai perdu connaissance. Je me suis          réveillé à l’hospice des soins, en parfaite condition physique, mais les soignants m’ont gardé à cause du choc…

Tu es la première personne à qui je parle de ce souvenir.

A partir de ce jour, les Errants sont devenus mon obsession. Peut-être, maintenant que je viens de dire mon secret, vont-ils me retrouver ! Je finis par l’espérer ! conclut-il en riant.

-          Pourquoi n’êtes-vous pas devenu avocat à la cour suprême ? s’étonne Wivina.

-          J’ai rencontré dans des circonstances étonnantes un de ces Errants qui m’a soigné d’une manière que je pourrais qualifier de miraculeuse, en tout cas en utilisant une force que nous ne maîtrisons pas, nous simples humaniens. Ainsi, après avoir eu la chance de rencontrer un de ces personnages mythiques, j’ai éprouvé le besoin d’en connaître plus sur cette caste. Lors de mes premières investigations sur ce sujet, j’ai pris conscience que cette recherche nécessitait une parfaite connaissance du monde antique, j’ai dès lors orienté mes études vers l’histoire et la linguistique. Et enfin j’ai décidé d’effectuer ma thèse d’Académia sur tout ce qui a été écrit sur les Errants. J’ai consacré des révolutions de travail pour rédiger ce millier de pages arides !…

 Et je n’en sais toujours pas beaucoup plus sur la caste mystérieuse. Tout ce que j’ai pu en conclure, c’est que personne ne sait qui ils sont et que tout ce qui a pu être écrit sur eux part, soit d’expériences très ponctuelles comme la mienne, soit de préjugés, de rumeurs fondées ou non. Et je sais par expérience que lorsqu’on a vécu un contact avec eux, on n’en parle pas, on le garde au creux de soi comme un trésor bien gardé. Jamais un Errant n’a écrit sur la caste, son origine ou son rôle. Ce n’est pas qu’ils veulent garder un secret, mais il ne semble pas nécessaire d’en parler. C’est une notion qui se vit mais qui ne s’explique pas ou qui n’a pas besoin de s’exprimer. Je suis persuadé que beaucoup d’Errants écrivent mais pas sur eux-mêmes ; ils n’en ont pas besoin parce qu’ils font partie intégrante de notre société.

Je me doute que Celui que tu as dû affronter lors de ta défense t’a suffisamment impressionnée pour que tu n’en parles pas durant dix révolutions… Mais j’étais certain que ton esprit restait en éveil et que tu allais y revenir un jour ou l’autre et… j’ai attendu ce moment… avec une certaine curiosité.

Wivina sourit et insiste pour que Maître Bombeqc partage avec elle le peu qu’il a pu découvrir sur les Errants.

Cette caste semble exister depuis la genèse des humaniens. On en trouve mention dans tous les mythes fondamentaux. Les Errants apparaissent à chaque période dans les écrits d’Humana mais principalement ceux en provenance d’Archaïa qui semble être le berceau de ce groupe privilégié d’humaniens. Ils sont des gardiens de l’équilibre sur Humana. Leur rôle est affirmé dans nombre de légendes antiques mais également dans beaucoup de manuscrits de l’âge moyen qui est la période où ces chevaliers ont vraiment joué un rôle prépondérant et visible dans la société.

Les servants tant de l’Union que de la Révélation les respectent et reconnaissent leur force. Depuis les temps les plus lointains, il semble qu’ils aient un sanctuaire dans le Nord où ils suivent une formation poussée et secrète.

(Ces mots évoquant le Nord éveillent un sursaut d’intérêt chez Wivina qui pense aussitôt à son père.)

A l’heure actuelle, seules quelques personnalités très importantes sont connues comme étant des membres de la caste - ce qui est apparemment le cas de celui qui a assisté à la défense de thèse de Wivina. Il semblerait que cette société secrète ait longtemps dirigé Humana directement notamment durant la période des temps moyens. Mais ils peuvent également diriger en sous main, plaçant leurs membres aux postes clés de la société religieuse et civile.

Dans notre société actuelle, leur présence est très discrète, voire apparemment inexistante dans la Confédération des Isolae Unificae. Cependant par son expérience personnelle, Wally peut affirmer que certains membres ne sont pas connus et ont un pouvoir important notamment dans le domaine des soins. Mais aucun élément objectif ne vient prouver cette affirmation. Quand Wally a défendu sa thèse, si des Errants étaient présents dans l’auditoire, aucun ne s’est distingué. Et personne n’est jamais venu ni confirmer ni réfuter son texte qui, depuis, dort dans les archives sans avoir jamais suscité un intérêt quelconque. Wally rêvait d’être contacté par les dirigeants de la caste même pour rendre des comptes, mais son travail a juste reçu les félicitations du jury pour la qualité de la recherche, de cette compilation et des traductions de textes souvent originaux.

Et pourtant, Wally garde toujours en lui le souvenir brûlant des mains d’un Errant qui l’a guéri. Il regrette de n’avoir pas assisté à la défense de Wivina pour avoir l’occasion de revoir un de ces personnages.

Evidemment, beaucoup de récits et de témoignages en tous genres circulent ; il est difficile de séparer le vrai du faux, le plausible du fantastique, le réel du mythe.

Ainsi, Wally ne peut résister au plaisir de partager avec Wivina une anecdote : une légende court qui affirme que ces humaniens ont le don de contrôler leur fécondité ; Ils ne procréent que s’ils en marquent la volonté et pourraient même choisir le sexe de leur enfant. Ceci en fait des sur-humaniens !

Ces paroles ont bouleversé Wivina qui a éprouvé beaucoup de difficultés à cacher son trouble à son ami. Si ces propos sont vrais, ils signifieraient que L’Errant a souhaité autant qu’elle la venue de leur fille et qu’il ne doit donc pas en ignorer l’existence. Cette idée met Wivina mal à l’aise… Les surveille-t-il ? Des Errants secrets rôdent-ils autour d’elles ? Comment Wivina a-t-elle pu rester aussi aveugle et sourde pendant dix révolutions ?

 Elle comprend maintenant qu’elle est arrivée à un tournant de sa vie, elle doit bouger, réveiller ses forces et son don… La Magna Danga lui a montré sa force sur Archaïa et après dix révolutions consacrées à sa fille et à son travail, elle doit dorénavant reprendre ses recherches…

 


Chapitre VIII :

 

Wivina contacte Maître Jenaro à l’Académia de Vallodia. Elle l’a connu comme assistant lors de ses études sur Archaïa ; il est un ami très cher. Il a succédé à Maître Valoris comme Maître de l’Académia de Vallodia. Wally et Wivina ont poursuivi leur collaboration avec lui. Ils ont effectué ensemble des séminaires de recherches sur l’histoire antique, ils ont publié des documents anciens et des traductions en commun, ils ont très souvent participé de concert à des conférences ou colloques.

Ils viennent justement de terminer un travail de recherches conjoint aux deux Académias et Maître Jenaro souhaite organiser un cycle de séminaires et de conférences, en programme estival, dans les différentes Académias d’Archaïa. La présence de Wivina serait la bienvenue.

Le sort en est jeté... Wivina va revenir sur Archaïa…

 Elle organise la vie de sa petite Maria durant sa longue absence. Ce n’est pas la première fois qu’elle part en confiant Maria à Maître Bombeqc et son épouse qui s’est constamment occupée de la petite fille depuis sa naissance. Mais c’est la première fois qu’elle la quitte pour six semaines et … pour repartir vers Archaïa. Et elle sait aussi que son cœur est rempli de doutes et d’espoir.

 

 

Durant la traversée vers l’île d’Archaïa, Wivina n’arrive pas à calmer ses appréhensions. Quel sera son avenir sur Archaïa ? Comment sera-t-elle accueillie à Vallodia ? Elle a connu une cité prospère, riche, touristique, animée. Elle sait qu’elle va trouver une île en proie à la discorde, à la violence, à l’oppression, à l’intransigeance. Elle va rencontrer une population vivant dans l’austérité, la suspicion, la crainte et la méfiance envers les étrangers. Le blocus économique maintenu par Les Isolae unificae a dégradé les relations entre le monde d’Archaïa fanatisé par le culte au Révélé et les îles dela Confédération économiquement prospères mais impérialistes et religieusement différentes. Le fossé déjà très profond entre les mentalités s’est encore considérablement élargi. Wivina revient en étrangère et qui plus est, elle est une femme, paria de cette société misogyne. Mais elle veut croire en la force d’Humana, aux pouvoirs de l’histoire qui est la fierté d’Archaïa. Elle espère que le don dela Magna Danga qui est dans son cœur l’aidera. Elle sait déjà que sa plus grande force est sa parfaite connaissance de la langue ; elle va communiquer, partager sa passion des textes antiques et archaïques, les fondations mêmes de ce peuple, au-delà de ses doctrines actuelles.

 Elle veut accorder sa confiance à Maître Jenaro ; S’il l’a invitée, c’est qu’il sent qu’elle trouvera sa place.

Elle accepte ce défi parce qu’elle croit que, avec l’aide de cet ami, elle peut apporter de la lumière sur cette île qu’elle aime tant.

Elle ne vient pas pour retrouver sa sœur. Mais il est vrai qu’elle la cherchera parce que même si cette fille écervelée, instable, et vraisemblablement alcoolique ou droguée ne lui est rien, elle n’aime pas penser qu’une personne resterait dans les problèmes alors qu’elle peut éventuellement lui apporter de l’aide.

En toute honnêteté avec elle-même, Wivina doit reconnaître également que si elle accepte de quitter sa petite fille, son cher trésor, c’est avant tout parce qu’un nouvel espoir est né en elle… Depuis quelque temps, elle perçoit l’appel de l’Errant…

 Elle a senti sa présence devantla Piéta de Lovina, mais elle y a ressenti la crainte, la peur pour l’avenir de Maria.

 Elle a rêvé de lui à plusieurs reprises et sous différentes formes. Il lui est apparu sous les traits de la statue du père assis par terre les deux mains sur les genoux, ébahi devant son enfant, comme dans le sanctuaire des étrangers de Vallodia, mais c’était aussi un père fâché de n’avoir pas été mis au courant de l’existence de leur fille.

Elle l’a rencontré en songe tel un chevalier rodant sur les chemins sauvages d’Archaïa et chantant la force de la nature, mais la chassant d’Archaïa parce qu’elle est une femme.

 Elle l’a perçu sous les traits d’un seigneur vivant dans un extraordinaire palais antique dont elle a admiré les structures mais il était avant tout un humanien agressif, vindicatif, arrogant et l’expulsant d’une bibliothèque superbe.

Wivina comprend que son corps et son cœur aspirent à le retrouver mais elle le craint. Qu’est-il devenu ? Qu’a-t-il vécu durant cette longue crise de violence sur cette île de toutes les passions ? Il avait clairement dit qu’il n’était pas libre de l’aimer. L’est-il dorénavant ? Est-il encore enchaîné à sa tâche et à son rôle ? Que sont donc ces Errants ? A-t-il pu en tant que ‘Errantus Maximus’ préserver les secrets ? Que sont devenus les Errants durant cette gigantesque ‘chasse aux sorcières’ menée par les intégristes servants dela Révélation ? Que sait-il vraiment d’elle et de Maria ? Que peut-il demander ou exiger d’elle ?

 

Toutes les angoisses de Wivina s’envolent dès l’instant où elle retrouve Maître Jenaro à l’aérostation de Vallodia. D’un sourire accueillant, d’une poignée de main chaleureuse, il a rendu confiance à Wivina. Une douce quiétude l’envahit et elle rayonne de la joie des retrouvailles… Il émane de cet ami une force de vie qui résonne en Wivina. Elle est heureuse de travailler à nouveau avec lui.

Wivina rencontre les étudiants archaïens du projet de collaboration des deux Académias. Ils travaillent tous ensemble sur des documents comparés. Elle apprécie la différence de travail, de sensibilité et de mentalité devant le texte à traduire, ce qui stimule son esprit toujours curieux. Quelques étudiants semblent un peu réticents à la présence de cette femme qui prétend enseigner dans une société qui a rejeté la féminité, et qui plus est, une étrangère. Un ou deux se sont montrés franchement arrogants et désagréables. La vie n’est pas facile sur Archaïa. Chacun regarde l’autre comme une source de danger. Au plus fort de la crise intégriste, chacun vivait terré et on savait qu’on ne pouvait absolument rien faire. Depuis quelques temps, le climat s’est un peu apaisé mais les limites sont dorénavant plus floues ; plus personne ne sait très bien ce qui est permis ou non. Et cette insécurité favorise la violence gratuite et incontrôlée. Les jeunes filles n’ont pas encore réintégré les auditoires des Académias mais bien que toujours voilées, elles reprennent petit à petit un peu de place dans la société. La présence de Wivina est une source d’espoir pour elles. Et Wivina est heureuse de croiser quelques regards féminins discrets dans les secrétariats et les cuisines de l’Académia

Ce séjour est intellectuellement et culturellement très stimulant. Elle aurait beaucoup perdu à ne pas venir ! Elle retrouve intacte sa passion pour cette île et son histoire.

 

Pour sa première conférence, Wivina s’est offert une superbe Barbera, cette tunique brodée typique des femmes d’Archaïa, et un adorable foulard de voile léger et coloré.

Elle a demandé à une jeune secrétaire de l’Académia de l’aider pour un maquillage léger qui est de mode dans cette île. Elle trouve les visages de ces jeunes filles voilées souvent si beaux !

Quand Maître Jenaro la voit apparaître, lui le stoïque, il ne peut masquer son admiration et sa satisfaction.

-          Wivi…, Maître Da Viva, permettez-moi de vous transmettre mes compliments.

Il ajoute très bas et en archaïen moyen :

-          Aussi jolie que sous le péplum des examens !

Wivina sait qu’elle a rougi sous le fard. Un compliment est toujours agréable à recevoir. Elle se sent bien dans cette tenue… Mieux protégée des regards qu’avec un péplum… mais consciente de sa féminité. Elle apprécie ce costume qu’elle ne veut pas percevoir comme une entrave à sa liberté mais bien comme un effet de mode, comme la marque d’une culture. Il est un outil de séduction. Elle ne se sent pas plus contrainte en portant son foulard, ici, sur Archaïa qu’en suivant la mode des Isolae Unificae où le code vestimentaire est finalement très compliqué de par sa diversité.

 

La conférence à l’Académia de Mandelia est particulièrement intéressante.

Maître Jenaro et Wivina ont tellement travaillé ensemble durant une semaine qu’ils rivalisent d’idées, de dynamisme et d’enthousiasme communicatif.

Le public, très averti, est fort ouvert à la curiosité historique. Les questions, les hypothèses fusent dans tous les sens. Wivina passe une journée formidable et d’une grande richesse scientifique.

Pour se détendre, les deux conférenciers bien fatigués mais heureux se retrouvent au port de Vallodia pour partager un repas.

Wivina se sent en totale confiance avec Maître Jenaro. Elle lui parle de sa sœur et de son manque de dynamisme pour la rechercher, ce dont elle se culpabilise. Elle se demande quels genres de jeunes archaïens ont la possibilité de poursuivre des études à l’étranger, comme c’était le cas de l’ami de sa soeur. Selon Maître Jenaro, qui lui répond par prudence en archaïen classique, il existe deux alternatives : soit des jeunes très endoctrinés qui vont aller se spécialiser dans les Académias des Isolae Unificae, mais dont le but est également d’espionner et de jouer le rôle de déstabilisateur, soit des fils de la ‘nomenklatura’, les protégés du pouvoir. Cette opinion laisse Wivina perplexe… Qui Pia a-t-elle dévergondé ? Un fanatique ou un enfant gâté ?

-          N’avez-vous aucun renseignement ? s’étonne Maître Jenaro.

-          J’ai juste pu obtenir le nom du gars.

-          Connu ?

-          Je l’ignore…Il s’appelle : Giorgio Val de Maris.

Maître Jenaro ne peut masquer un sursaut.

-          Demain, au bureau, je vous communiquerai un numéro de contact… Ne vous inquiétez pas trop pour votre sœur ; elle n’est pas en danger.

En disant ces mots, dans un geste protecteur, Maître Jenaro a posé ses mains sur celles de Wivina. Elle ressent une onde de douceur, une énergie agréable et constructive, une force intérieure. Elle le regarde étonnée.

-          Vous êtes un Errant ! dit-elle doucement toujours en archaïen ancien, s’étonnant elle-même de cette affirmation.

-          Et vous ? Qui êtes-vous, Maître Da Viva ? Quelle force émane de vous ! Une dangala ? Vous êtes la dangala que nous attendons ! Wivina, je vous offre mon amitié et ma protection. Je serai honoré de vous considérer comme un compagnon. Mais restez vigilante et discrète, l’avenir risque de ne pas être facile.

Ils laissent un long silence, tous les deux bouleversés de ce qu’ils ressentent et découvrent. … «Il existe des Errants discrets et efficaces », disait Maître Bombeqc…

Wivina intimidée explique à Maître Jenaro qu’elle cherche un endroit où elle puisse prier dans le calme. Elle a voulu se rendre au sanctuaire des étrangers mais il a été complètement saccagé, rasé, détruit. Elle n’ajoute pas que la découverte de ce vandalisme l’a bouleversée… Le ‘jardin de Maria’ n’existe plus ! Plus de statues de la nativité si belles et si évocatrices !

Ils quittent la brasserie et rentrent à l’Académia. Maître Jenaro conduit Wivina vers une crypte très ancienne située sous la basilique de l’Académia. On y retrouve pêle-mêle, des objets du culte dela Révélation, mais aussi de l’Union – notamment une superbe Mère debout, les deux bras le long du corps, les paumes tournées vers le haut en signe d’offrande d’elle-même. Wivina l’admire. Elle est de la même facture que la statue dela Nativité du sanctuaire des étrangers et quela Piéta de Lovina; des œuvres d’un même sculpteur vraisemblablement. Devant elle, Wivina retrouve le pouvoir de méditer.

Ici, dans cette magnifique crypte, elle peut se charger de la force d’Humana et prier pour plus de clairvoyance dans son cœur, pour trouver la bonne voie, le bon chemin. Elle sent qu’elle a la force de ramener la féminité au cœur de cette société perturbée. Elle sent que ses recherches historiques vont ouvrir l’historiographie de l’île et lui offrir des voies nouvelles vers plus d’humanité.

Grâce à la présence de Maître Jenaro, elle sait que les jours à venir vont lui apporter certainement des nouveautés et qu’elle doit être prête, à l’écoute de son cœur !

 

Le lendemain, Wivina appelle le numéro que Maître Jenaro lui a communiqué pour joindre Giorgio Val de Maris. Le premier contact la glace ; une femme apparemment hystérique crie et répond dans un langage d’une vulgarité qui laisse Wivina perplexe. Si elle ne connaissait pas aussi bien l’Archaïen, elle aurait des doutes sur la langue !

 Quand elle appelle une seconde fois un jour plus tard, elle obtient un répondeur sur lequel elle peut laisser un message avec ses coordonnées personnelles à l’Académia. Quelques heures après, une secrétaire la contacte pour fixer un rendez-vous avec Maître Val de Maris sans aucun commentaire ; un chauffeur viendra la chercher.

La veille de cette rencontre, le sommeil de Wivina n’est pas vraiment bon ; un mauvais rêve revient.

 Une grande bâtisse de style antique, un vestibule rempli de pièces archéologiques, une bibliothèque extraordinaire, un humanien antipathique qui la chasse violemment, et chaque fois le réveil brusque, l’angoisse qui perdure.

Elle a déjà vécu ce cauchemar avant de quitter Maniéta. Il lui procure un profond malaise. Elle est partagée entre un espoir fou qu’elle ne peut s’expliquer et une peur devant un avenir très lourd.

Wivina appréhende ce rendez-vous ; son imagination galope… Et si ces gens étaient des trafiquants, des esclavagistes…Non, Maître Jenaro les connaît et a été rassurant. Mais Wivina n’a pas osé insister pour qu’il lui en parle. Elle prend conscience que, uniquement intéressée par l’histoire ancienne, elle ne connaît rien des forces du pouvoir en place dans l’Archaïa moderne ; elle a toujours préféré rester neutre face à la politique d’une île qui n’est pas la sienne. Pourtant, elle sent que sa mission va bouleverser les règles en place en jetant des doutes sur la légitimité des forces en présence, et elle sait qu’elle devra dès lors les rencontrer. Comment réagir face à ce qu’on ne connaît pas ? Qui pourra l’aider ? Maître Jenaro sera près d’elle, elle en est certaine. Mais que représente pour elle la présence de cet archaïen vindicatif qui la chasse en rêve?

 

A 9h, un véhicule privé de luxe arrive devant la porte principale de l’Académia. Un chauffeur en descend et se présente à Wivina.

-          Mademoiselle Pietra, si vous voulez bien m’accompagner.

-          Allons-y, Monsieur.

Elle ne relève pas la méprise dans le patronyme.

Pia est sa demi sœur mais elle n’a pas à donner des explications à ce sujet à un chauffeur.

Wivina a soigné sa toilette : très élégante sous le foulard et dans des tons discrets. Les yeux du chauffeur ont marqué leur approbation.

Ils roulent en silence pendant environ une heure et demi. Wivina s’étonne de la longueur du chemin. Mais plus ils s’éloignent, plus le paysage l’attire. Elle est heureuse de retrouver l’Archaïa profonde – celle des anciens, celle qu’elle aime ! Elle regrette de n’avoir pas encore trouvé le temps ni le moyen de s’offrir une promenade. La nature est magnifique, les feuilles argentées des mireillers tremblent sous le vent léger et remplissent l’atmosphère d’une lumière merveilleuse. Malgré les vitres fermées, Wivina entend le bercement du chant des coquelins. Elle se laisse imprégner par toute la magie de ces paysages qu’elle adore. Ces collines sont arides, sèches, apparemment désolées mais Wivina peut en ressentir toute la force de vie profonde.

Plongée dans son admiration, elle n’a pas vu le temps passer ; elle savoure ce trajet et s’est totalement détendue. Ce pays l’ensorcelle !

Le choc est violent quand elle découvre qu’ils pénètrent dans une vaste propriété devant une grande maison patricienne de la fin de l’âge moyen d’Archaïa construite dans le style classique, sur le modèle de la seule représentation connue du Temple.

Son rêve ! Elle est dans son cauchemar!

Elle est pétrifiée ; elle n’arrive pas à quitter le véhicule dont le chauffeur a obligeamment ouvert la portière de son côté. Ses yeux sont rivés sur la maison de son cauchemar !

 - Mademoiselle ! Si vous voulez bien me suivre !

Sous l’injonction du chauffeur, Wivina démarre comme un automate.

Il l’abandonne quelques instants dans un vaste vestibule magnifique orné de peintures murales très anciennes et merveilleusement restaurées. Des statues antiques de la plus belle facture, des objets archéologiques sont présentés dans cette pièce monumentale ; C’est plus beau qu’un musée !

Wivina a déjà vu tout cela dans son rêve !

Elle a peur, très peur ! Des sueurs froides lui coulent le long du dos. Elle est glacée. Ses mains sont gonflées et douloureuses. Et en même temps, elle est en admiration devant cette demeure extraordinairement belle. Wivina voyage dans le temps…. Elle est dans le Grand Temple ! Mais c’est un mythe !

Sa tête bourdonne sous la tension.

Le chauffeur revient et l’introduit dans une bibliothèque…La Bibliothèque… Quelle merveille ! Le rêve de tout chercheur ! Mais elle ne peut s’approcher des livres, elle a l’impression d’être clouée sur place…Elle est oppressée. Elle a le sentiment qu’elle va s’évanouir. Elle lutte pour garder du souffle, de l’air…

Elle entend un mouvement derrière elle mais elle est incapable de bouger, de se retourner ; elle est gelée sur place, pétrifiée.

-          Mademoiselle Pietra…

A nouveau, elle est interpellée par le nom de sa demi-sœur.

Wivina est assommée ; le ton est expressif, sec, cassant et résonne dans sa tête.

La voix poursuit :

- Mon fils et votre sœur sont légalement unis ; ils sont sous ma seule autorité parentale.

Il marque une petite pause qui laisse Wivina malade d’angoisse.

-          Compte-tenu de leurs problèmes de dépendance aux stupéfiants, mon fils et votre sœur sont pour l’instant en soin dans une maison très sérieuse de l’île sous la direction d’un ami. Je tiens à ce que rien ne vienne perturber leur cure, même la présence d’une sœur attentionnée, ajoute-t-il sur un ton méprisant.

La voix est très dure, franchement antipathique, et pourtant tout le corps de Wivina vibre de passion. Elle ne comprend plus ! Sa tête raisonne et les mots frappent violemment son cerveau comme des coups de fouet. La douleur devient insupportable.

Wivina voudrait se retourner, pouvoir regarder son interlocuteur, lui dire qu’elle n’a rien à voir avec sa demi-sœur, stopper cet horrible malentendu….

Aucun son ne sort de sa bouche. Elle est dans un cauchemar : elle tombe dans un trou, elle voudrait crier, se réveiller… Mais cette fois, rien ne vient arrêter le rêve désagréable, rien ne vient la délivrer de cette horrible tension. Elle se retourne brusquement, pousse un cri qu’elle n’entend plus ; elle a perdu conscience.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IX.

 

 

Wivina se sent si mal. Une terrible névralgie taraude ses yeux. Une nausée désagréable lui retourne l’estomac.

Elle entend comme dans le lointain une voix douce, tendre, inquiète et … si familière.

-          Wivina, revenez parmi nous, je vous en prie. Je ne comprends rien à votre présence ici.

Elle ouvre légèrement les yeux. Cette fois, c’est un rêve merveilleux. A moins qu’elle ne soit arrivée au paradis des Dongos? Ou bien sur sa belle colline ?

Oh ! Ce mal de tête pourtant !

Elle sent de la fraîcheur sur son front, beaucoup de tendresse.

-          Wivina, que vous êtes donc belle, mon aimée !

Son corps se réveille lentement.

Il est là, contre elle ! Elle l’entend et sa voix est si tendre. Par quel miracle ?

Et puis, le cerveau de Wivina se remet à travailler très vite.

Oh ! Non ! Le père du mari de Pia… Non !

Elle a parlé… Ce ‘Non’ est sorti avec vigueur.

Il se recule, interloqué.

-          Wivina ! Que se passe-t-il, mon aimée ? dit la voix en archaïen classique.

Cette langue, ces paroles lui font du bien, mais elle le regarde catastrophée.

-          Je suis désolée… Je… Vous êtes le père de… Oh ! Ma tête…

Un haut le cœur la bouleverse.

-          Wivina, je ne comprends rien à cette histoire. Nous avons le temps d’en parler doucement, calmement, intelligemment.

Maintenant, tu vas te détendre et me laisser simplement te toucher la tête. Arrête de refuser mon aide ! Je peux te communiquer un peu de ma force et essayer de soigner cette migraine.

Wivina respire doucement, se détend, vide son esprit et se remet avec confiance entre ses mains. Rapidement elle sent le courant la pénétrer ; il est doux et tellement bienveillant. Elle sent la douleur diminuer lentement mais progressivement.

Quand il lâche sa tête, elle peut se redresser. Il s’assied à côté d’elle dans le fauteuil où elle était en repos. Elle est toujours dans cette splendide bibliothèque.

Elle sourit et dit simplement dans un seul souffle :

-          Rien n’est venu par ma volonté. Pia est ma demi-sœur. Je n’ai aucun rapport avec elle, ni avec ma mère d’ailleurs. Cette dernière m’a appelée à l’aide pour essayer d’avoir des nouvelles de Pia. Je suis venue sur Archaïa pour un cycle de conférences et de travaux de recherches avec Maître Jenaro.

Il la regarde, soupire et sourit. Il semble apaisé. Il a bien compris.

Alors seulement, elle peut le regarder vraiment. Il a vieilli en dix révolutions ; la vie ne l’a pas épargné. Ses cheveux et sa belle barbe sont gris, ses yeux entourés de rides profondes et son front est sillonné ; Il a beaucoup souffert ! Wivina l’admire ; il lui semble encore beaucoup plus séduisant que dans son souvenir.

Il la regarde également

-          Tu n’as pas changé !

Wivina constate qu’il lui a enlevé son foulard et que sa tunique est légèrement ouverte. Elle rougit sous le feu de ses yeux.

-          Dix révolutions et tu es la même. Quelle force !…

Comment va Maria ?

Cette question lui a pesé. Wivina ne peut pas répondre tout de suite. Elle l’observe et soudain elle prend peur. Que va-t-il exiger ?

Il s’en rend compte. Son front se plisse d’inquiétude. Il s’agenouille devant elle et lui prend les mains.

-          Je ne vous veux aucun mal. Je t’aime toujours comme au premier instant. Et elle… M’en veux-tu ?

-          Non certainement pas ! J’ai même réussi à être très heureuse ! Mais maintenant tout se bouscule… Je dois réfléchir.

Elle se redresse un peu, parcourt la pièce du regard.

-          Cette maison est merveilleuse ! Est-ce chez vous ?

-          Oui ! Patrimoine familial…

-          J’en ai rêvé plusieurs fois avec une précision déconcertante.

-          J’essaie de communiquer régulièrement depuis quelques temps mais je crois que tu étais très méfiante. Je pense cependant qu’aujourd’hui va nous apporter beaucoup d’énergie nouvelle.

Il lui sourit, ils sont bien ! Elle aimerait se blottir contre lui. Leurs yeux pétillent.

 Il va dire quelque chose qu’elle devine très important. Mais un bruit dans le couloir le fait se redresser et lâcher ses mains. Son visage change d’expression. Il est tendu, sur le qui-vive.

Wivina ressent un désagréable sentiment déjà vécu.

-          Wivina, j’aimerais pouvoir poursuivre cette rencontre mais… Je trouverai une autre occasion. C’est plus prudent !

Des pas se rapprochent. Il continue sa conversation en archaïen classique :

-          Nous avons beaucoup d’expériences à partager et…

Il ne peut poursuivre, une femme entre dans la bibliothèque. Une femme qui a dû être très belle – une sculpture antique, superbement habillée. Mais les plis amers de sa bouche dévoilent une humeur mauvaise.

Quand elle aperçoit Wivina, ses yeux lancent des éclairs et avec une agressivité étonnante, elle crie :

-          Qui est cette femme ? Elle est d’une indécence… dans ma propre maison !

La voix est haut perchée, hystérique.

Wivina se lève, cherche son foulard qu’il a déposé sur un bras de fauteuil. Il le ramasse et il lui tend. Elle se recoiffe. Il va dire quelque chose mais elle lui envoie un doux regard de compréhension et il choisit de se taire. Elle toise la furie en lui lançant un sourire charmant et poli puis, elle lui adresse un bonjour des plus mondains. Enfin, se tournant à nouveau vers l’Errant, elle lui demande apparemment très à l’aise et sûre d’elle:

-          Votre chauffeur peut-il me reconduire à l’Académia ? Je vous remercie de votre cordialité.

En elle-même, elle lutte ; Elle se demande où elle puise la force de ne pas défaillir.

Là voilà donc son erreur ! Le calvaire de cet homme se tient devant elle !

Ah ! Le malin ne l’a pas raté ! Comment doit être le fils ?

Toutes ces réflexions se bousculent dans la tête de Wivina.

 Puis soudain, elle se demande qui a fait en sorte que Pia entre dans le jeu.

Elle se tourne vers lui et demande, bravant le courroux de la femme :

-          Comment votre fils et Pia se sont-ils rencontrés ?

-          J’avais entendu dire que l’Académia de Moravia sur l’île de Casiope avait un don particulier pour rendre les étudiants sensibles et intelligents. J’espérais secrètement et naïvement que mon fils pourrait y apprendre la vie et peut-être y rencontrer une jeune fille qui l’aiderait à grandir. Je croyais aux contes de fées…parce que j’avais un jour rencontré une magicienne qui venait de cette Académia.

Wivina ne peut s’empêcher de sourire. La remarque est cruelle pour les jeunes gens mais si tendre pour elle.

Elle se permet de le regarder à nouveau même si elle sent fulminer la femme. Elle termine en archaïen classique :

-          C’est la volonté des Dongos qui donne naissance aux fées. C’est l’amour qui les grandit !

Il acquiesce de la tête. Le chauffeur est là. Il lui demande de reconduire Maître Da Viva, en insistant sur le titre et le nom.

Elle a encore le temps de voir l’étonnement sur le visage de la femme avant de suivre le chauffeur avec soulagement.

Dans le véhicule au retour vers Vallodia, Wivina discute librement avec le chauffeur de Maître Val de Maris. Elle aimerait pouvoir parler de ses maîtres mais elle ne se permet pas cette indiscrétion qui le mettrait mal à l’aise. Ils parlent de la vie des bergers dans les collines, ils parlent de la tradition de la polyphonie typique de cette région et unique sur Humana, ils parlent d’Archaïa et de son histoire fondamentale, la petite histoire de tous les jours…Ils parlent des plantes et de la force des grands arbres.

-          Vous connaissez la ‘Clairette’ ? Où la trouve-t-on en général ? questionne Wivina.

-          Ah ! C’est une plante bien mystérieuse. Mon grand-père qui était berger, disait que c’était une plante sacrée des anciens. On n’en trouve pas partout. Son implantation est très irrégulière. Je ne sais pas pourquoi. Elle a de grandes vertus ; elle a un fort pouvoir calmant, apaisant et ouvre le cœur aux autres. Mon grand-père en respirait avant d’aller soigner ses bêtes ; il disait qu’il les comprenait mieux !

Mais vous savez les vieux…

-          Ils savaient beaucoup de choses perdues de nos jours !

Personnellement, j’ai trouvé de la Clairette dans des endroits fort inattendus, c’est un fait. Mais je dois aussi constater que près de chaque site archéologique antique, on en trouve des plants. Est-ce que vous croyez qu’elle aurait pu être amenée et cultivée ? Ce qui expliquerait en partie l’irrégularité de l’implantation.

-          Oui, c’est possible. Il faudrait vérifier. Cela voudrait aussi dire que là où on en trouve, on devrait découvrir des structures antiques…

-          Chut ! Si un jour vous en trouvez dans des collines aussi belles qu’ici, ne dites rien surtout !

Ils rient ensemble.

-          Et le manganier, vous connaissez ?

-          Ah ! Ca, c’est l’arbre sacré et magique. Très rare ! Je n’en connais qu’un seul, dans une propriété privée. Mon grand-père disait que si un jour on en rencontrait un, il fallait le toucher pour avoir de la chance ! Mais les vieux…

-          Moi, je dirais, le toucher, l’embrasser, vous frotter à lui ! Je ne sais pas s’il donne de la chance, mais de la force pour réaliser ses rêves, ça, oui !

-          Vous êtes vraiment une personne étonnante. A part le vieux, personne ne parle comme vous !

-          Je suis une femme et une étrangère ; je n’ai plus peur qu’on se moque de moi. Je le pense et je le dis, mais pas de manière aussi franche et directe avec tout le monde. Comme professeur, il faut que je reste crédible. Alors je donne des conférences sérieuses et je parle beaucoup de choses importantes dans la vie.

-          En montant au palais, vous n’avez rien dit.

-          Ah ! On appelle cela un palais ! pense Wivina.

Non, je n’ai pas parlé parce que je venais pour demander des comptes au sujet de ma sœur. J’étais l’indésirable. Je ne savais pas vers quoi j’allais. Et j’avoue aussi que j’étais éblouie par le paysage.

Là-haut, j’ai trouvé la réponse à mes questions et je rentre chez moi apaisée… J’ai envie de communiquer ma joie.

-          Mon Maître aussi est comme cela. Des moments de silence durant lesquels il réfléchit beaucoup et des heures de bavardages où il partage volontiers son savoir ; j’aime beaucoup rouler avec lui. J’ai beaucoup de chance…Vous voyez, je touche souvent le manganier.

-          Vous croyez qu’il n’en existe que dans des jardins privés ?

-          Je ne connais que celui-là.

-          Moi, j’en ai touché deux autres. Ils étaient dans des jardins clos. Le vôtre, je ne le connais pas encore. (Mais elle pense qu’elle a une folle envie de le découvrir, pour la force et parce qu’elle a compris qu’il est dans le jardin du ‘palais’…)

-          Ils étaient ici sur Archaïa ces deux autres arbres ? demande le chauffeur très intéressé.

-          Un sur Archaïa, mais j’ai entendu dire que le site avait été détruit. Je n’ai pas encore osé vérifier pour l’arbre, mais je crains que cela soit sans espoir.

Le second, c’était sur Lovina, une petite île de Maniéta. Là aussi le site a été saccagé mais l’arbre a survécu.

-          Mon maître ne parle pas de forces mais je crois qu’il y pense.

-          Il en a besoin plus que tout autre !

-          Nous arrivons déjà à Vallodia, c’est dommage.

Dans ce contact sincère, Wivina apprend plus que dans les vieux papiers…l’histoire, la tradition, les humaniens… les idées circulent dans sa tête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Dieu, tout puissant, nous a donné ses commandements :

-Tu adoreras ton Dieu Unique et créateur de toute chose.

-Tu le serviras avec droiture.

 

 

-Tu respecteras les Lois qu’Il a transmises à son peuple.

Nos pères ont reçu les commandements de Dieu et vous devez les garder ;

Vous écrirez sur les pierres toutes les paroles de la loi.

Vous construirez un seul temple qui gardera les commandements et là, vous bâtirez un autel où vous ferez porter les holocaustes.

Maudit soit celui qui adorera un autre Dieu que l’Unique.

Maudit soit celui qui lira d’autres livres que le Texte Sacré transcrit dansla Davichna.

Maudit soit celui qui ne gardera pas le jour de notre Dieu et qui ne respectera pas le jeûne.

Maudit soit celui qui ne respectera pas son rang : Que la femme soit soumise à son époux,

Que le fils obéisse à son père,

Que le serviteur soit dévoué à son maître.

Maudit soit celui qui ne respectera pasla Loi Divine transcrite dans les pierres.

Maudit soit celui qui mettra en doutela Parole Sacrée de Nos Pères qui ont conduit notre peuple vers la liberté et à qui Dieu a confié l’île bénie d’Archaïa pour dominer le monde.

Maudit soit celui qui manquera de respect envers les Servants du Dieu Unique, ils sont ses défenseurs auprès des humaniens et seuls juges.

 

Extrait des textes de Méliandre rédigé dans la langue antique ; -1500 avant l’Union des Isolae Unificae. –1800 dela Révélation ; Traduction de Wivina Da Viva. 1704/2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X.

 

 

D’Archaïa, Wivina suit attentivement le périple touristique de sa fille et de ses amis et elle s’émerveille avec eux de tout ce qu’ils découvrent sur Maniéta. Ils ont passé une semaine de détente dans la montagne, chez Julietta, la mère de Julia Bombeqc. Maria a adoré la marche dans les verts alpages, la découverte des plantes sauvages et des paysages grandioses. Maria raconte à sa maman qu’elle a commencé à élaborer un herbier avec l’aide de Julia. Ils ont dormi dans un chalet d’alpage qui a jadis appartenu à un ami de Julietta mais qui est actuellement partiellement détruit. Là-haut, près du chalet, elles ont trouvé une multitude de plantes et le voisin de Julietta qui est médecin lui a décrit les propriétés d’une bonne part des espèces qu’il connaît. Au chalet, Maria a trouvé, abandonnée dans un coin, une représentation miniature d’une nativité. Quand sa petite fille lui décrit les statuettes, Wivina tremble et doit s’asseoir …Apparemment, ce sont des copies en miniature de la nativité du sanctuaire des étrangers…Cette représentation familiale a tant touché Wivina ; elle reste fondamentalement liée au souvenir de la conception de la petite fille...

Wivina a du mal à faire le point avec elle-même. De temps en temps, elle est en colère contre l’enchaînement des évènements. Ce qu’elle n’apprécie pas, c’est le sentiment d’être manipulée comme une pièce sur le plateau d’un échiquier. Que viennent faire ces statuettes ? Pourquoi Maria les a-t-elle trouvées alors que les statues de Vallodia ont été détruites ? Comment ces représentations se trouvent-elles dans des lieux si éloignés ? Qui est cet ancien ami de Julietta ? …

 A d’autres moments, notamment durant ses cours et les conférences avec Maître Jenaro, Wivina se sent si forte, emplie de pouvoirs. Les vieux textes et leurs messages à découvrir et à transmettre sont vraiment sa source de joie. Et de plus, elle a revu son amour avec une force intacte. Mais quel est leur avenir ? Où va son rêve ? Toutes ces questions tournent sans cesse dans son esprit sans qu’elle ne trouve la paix.

Elle trouve refuge dans ses vieux documents. Et pour le moment, ils en ont beaucoup car les Hauts-Servants dela Révélation viennent de contacter Maître Jenaro et Maître Da Viva pour dépouiller un fonds d’archives encore inexploré et conservé dans la bibliothèque mythique de la grande Casa des Servants, ce lieu où si peu de visiteurs ont l’occasion de se rendre.

 

 

Ils sont invités à venir à la grande Casa pour une rencontre avec les servants. L’accueil est très solennel, très rituel. Wivina est impressionnée par la pompe, la richesse, la froideur des lieux… Pour elle, c’est un endroit très beau, certes, mais absolument pas propice au recueillement.

Après un bref discours sur l’importance de l’histoire d’Archaïa et sur la qualité de leurs recherches, ils sont introduits dans le ‘Saint des Saints’… La fameuse bibliothèque ! Extraordinaire… Indescriptible… Un vaste ensemble de pièces très grandes, très hautes, partout des volumes, des rouleaux d’une grande rareté… Une odeur de peau et d’encre, de plantes et de bois… le silence…

Les deux chercheurs mettent un bon moment à reprendre pied sur terre. Ils sont émerveillés et ne cachent nullement leur passion. Ce n’était donc pas une légende !

Les servants de la Révélation, et certainement déjà leurs prédécesseurs ont accumulé ici depuis des siècles, des trésors de connaissance et de savoir. C’est époustouflant !

Mais il n’y a que trois personnes dans les salles : Maître Jenaro, Maître Da Viva et le responsable qui leur sert de guide. Ce savoir est confidentiel ! Wivina imaginait ces salles grouillantes de chercheurs. Cette solitude les déconcerte.

Leur guide les conduit dans un petit local vitré et verrouillé. Il leur montre une série de cartons remplis de documents : des livres, des feuillets, des rouleaux, tout cela non classé, non répertorié.

-          Ce fonds doit être ici depuis la nuit des temps, incompréhensible donc non exploité, non trié, non classé.

L’Académia des servants vous demande, si cela est possible, d’analyser ce fonds. Vous avez la disposition de cette pièce qui vous est entièrement réservée. Vous travaillerez selon vos modalités. Je suis à votre service pour tous les besoins pratiques.

Wivina regarde Maître Jenaro tout aussi perplexe qu’elle. Ils n’ont guère de temps libre dans leur planning. Wivina pense qu’elle avait tant envie d’aller se promener dans les collines !

-          Nous allons regarder tout cela pour déterminer si c’est de notre compétence. Nous ferons un premier survol puis nous essayerons d’établir un premier rapport et un plan de travail. Pourrons-nous déjà regarder maintenant ; nous avons deux heures devant nous !

-          Installez-vous, je vous fais apporter une tasse d’herbes et vous m’appelez si vous avez besoin de quoi que ce soit d’autre.

Le guide parti, Wivina regarde à nouveau Maître Jenaro.

-          Etrange, dit-il. Un fonds non trié ! Ici ? Je sens un climat bizarre.

-          Ce bâtiment est d’une froideur à glacer le sang ! Bien, jetons un coup d’œil pour découvrir le piège.

-          Wivina, vous n’êtes pas obligée d’accepter.

Wivina est surprise de l’emploi de son prénom, surtout dans la solennité de ce lieu. Besoin d’intimité, peut-être ? En tout cas, cela lui fait du bien.

-          Je ne refuserai ou je n’accepterai que lorsque j’aurai vu de quoi il retourne ; Je suis malheureusement très curieuse !

Elle essaye de détendre l’atmosphère mais en réalité elle ne se sent pas du tout à l’aise.

Ils rient ensemble de leur sensibilité et sont heureux de cette complicité nouvelle. Wivina ne peut s’empêcher de se demander pourquoi elle est si attirée par le père de Maria alors que la vie serait si bonne en compagnie d’un homme comme Maître Jenaro. Et lui, que pense-t-il en ce moment ? Il reste également un mystère pour Wivina.

-          Bon au hasard… caisse par caisse. Maître Jenaro, choisissez, s’il vous plaît.

-          Et bien, disons, au-dessus à droite pour commencer.

Il prend la caisse et l’ouvre. Elle est très lourde, remplie de registres, de rouleaux et papiers en tous sens. Ils regardent les écritures, les supports… Très ancien ! Tout début de l’âge moyen et principalement de l’antique ! Il leur faudrait des précisions sur l’histoire de ce fonds ! Beaucoup de documents antiques, même illisibles ont toujours été classés, ne fût-ce que par genre de support. Ici, c’est le vrac le plus absolu !

Est-ce un fonds dont les servants viennent d’hériter ? Les caisses sont très poussiéreuses, certains cartons menacent de tomber en ruine, mais ils viennent d’être amenés ici.

Autant de questions dont les réponses devraient peut-être éclairer les deux chercheurs.

Wivina prend un rouleau :

   - Il faudra une aide technologique. Certains documents doivent être traités et               protégés avant d’être manipulés et lus.

-          Oui ! Cela pourrait être un premier objectif : déterminer les documents qui doivent suivre un traitement préalable à toute manipulation, et lequel, dans quel type de laboratoire - si tant est qu’ils puissent sortir d’ici ! Ils ont d’ailleurs peut-être, ici même, des laboratoires spécialisés ? Je l’ignore !

-          Nous devrions procéder également à un pré classement par support pour en faciliter le stockage et puis essayer de déterminer des catégories de sujets et d’intérêt, et des périodes. Tous ces documents ne doivent pas être du même moment. On ne va pas s’ennuyer !

-          Il nous faudrait peut être demander l’autorisation d’avoir des assistants… Quand nous aurons procédé à un premier survol… Nous verrons… ne nous emballons pas trop vite de toute façon.

Maître Jenaro semble perplexe.

-          Quand je pense que je suis dans CETTE Bibliothèque !

Et nous ne sommes pas loin d’être enfermés !

Vous avez remarqué : nous pouvons sortir mais il faut une clé pour entrer. Et ils ont un système de surveillance visuel… peut-être aussi auditif ! Ceci est parfaitement compréhensible d’ailleurs dans un tel endroit mais cette ambiance me déplaît.

Bon, allons-y ! Une liste de classement possible puis répartir les documents selon ces critères…

Et ils commencent à dresser ainsi un pré inventaire et des catégories ;

Ils demandent d’autres contenants afin de redistribuer le contenu des vieilles caisses selon les nouveaux critères de support, de datation et du contenu potentiel.

En deux heures, ils n’ont pas beaucoup avancé mais ils sont satisfaits.

On consulte les agendas afin de dresser un planning possible de travail.

Le Collège des servants met à leur disposition deux jeunes aspirants pour les aider dans la manipulation et le pré classement.

Tout le monde est satisfait de la démarche. Ils ont ainsi accepté cette première phase du travail.

Wivina voit son emploi du temps vraiment surchargé. Elle se dit également que ces six semaines sur Archaïa risquent de se voir prolongées…

Mais, un problème à la fois, Wivina ! Demain est un autre jour ; il sera temps d’aviser et beaucoup de choses peuvent encore se passer d’ici là !

Les deux chercheurs sont passionnés par ce qu’ils découvrent mais Wivina constate surtout qu’elle ne pourra plus quitter l’île… Si elle veut pouvoir trier et découvrir ces archives, elle va devoir rester… Comment gérer cette découverte qui la plonge dans un cruel dilemme ? D’un côté, sa petite fille et une vie confortable avec ses amis, de l’autre, l’histoire, la découverte, un fonds d’archives inespéré, un compagnon Errant et …un amour tout proche…mais inaccessible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XI.

 

 

 

Wivina est depuis trois semaines dans l’île et donne ce soir-là à Vallodia, toujours avec Maître Jenaro bien sûr, une conférence pour un groupe de scientifiques et de gens de la finance étrangers, en visite sur Archaïa. En général, elle n’apprécie pas trop ce public souvent très poli mais peu intéressé. Avec Maître Jenaro, ils ont revu leur texte et leur approche de façon à rendre le sujet plus accessible et attractif pour des personnes ignorant l’histoire et la culture de l’île. [15]

Et ce soir, c’est à nouveau une réussite. Le public est passionné. Chacun voudrait apprendre à lire l’archaïen antique, voire l’archaïque. Beaucoup s’étonnent de la conclusion donnée à l’exposé. Quelle est cette force venue à pied du fonds des âges et qui imprègne tant la vie d’Archaïa que Wivina a voulu évoquer ?

Elle sourit et reste énigmatique. Il est bon de susciter des questions…

Wivina retrouve avec plaisir des compatriotes et elle est presque étonnée de parler sa langue maternelle.

… Elle se rend compte qu’elle n’a jamais pensé à apprendre l’Archaïen à Maria. Cette idée la dérange ! Où est l’avenir de Maria ? Aura-t-elle le droit de la séparer un jour de Julia et Wally ? Archaïa pourrait-elle devenir sa patrie ? Wivina qui voulait susciter le questionnement de son auditoire se retrouve devant des points d’interrogations qui la dérangent. Elle n’aime pas ces questions qui se sont insinuées en elle. Elle voudrait oublier tout cela au moins durant cette soirée. Bien ou mal ? Elle y revient sans cesse mais ne trouve pas l’occasion de méditer sur ces questionnements. Elle a l’impression d’être sur un grand rond-point ; beaucoup de directions en partent mais elle tourne et ne pose pas de choix. Son manque de discernement l’énerve, la perturbe !

Autour d’elle, elle voit les gens parler mais elle n’entend rien, elle n’écoute pas ! Maître Jenaro heureusement est bien présent. Elle le regarde et l’admire. Soudain deux mains se posent sur ses deux épaules. Elle ne bouge pas ; elle a tout de suite senti Sa force la pénétrer. Elle redresse simplement légèrement la tête vers l’arrière pour l’entendre lui murmurer à l’oreille en archaïen classique comme s’il récitait un poème :

-          Tu es vraiment parfaite ! Superbe dans cette toilette archaïenne des plus élégantes ! Une conférence d’une rigueur remarquable ! Une éloquence digne des plus grandes plaidoiries.

Je t’ai fuie depuis deux semaines. Aujourd’hui, je ne pouvais pas éviter d’accompagner cette délégation. J’ai eu peur et … j’avais raison. Mon cœur est déchiré. Mon corps est réveillé. Wivina, je dois te revoir ! Les dongos nous appellent. Nos chemins doivent à nouveau se croiser.

Tu es en pleine détresse ; je viens de le lire dans tes yeux, il y a quelques instants. Et moi, je coule ! Wivina, nous devons conjuguer nos forces. J’ai la puissance du Dongolo et toi, la délicatesse et la force intuitive dela Dangala ; nous devons nous unir pour protéger la vie, pour sauver nos vies !

Wivina ne répond rien. Elle a tout d’abord fermé les yeux pour savourer ce moment. En les ouvrant, elle a croisé le regard de Maître Jenaro qui lui a souri en complice. Il les aidera.

Dans quelle histoire est-elle donc entrée ?

Mais aujourd’hui soir, le bonheur est en elle avec la promesse de le retrouver bientôt. Elle lui fait confiance !

Après un long moment, il retire ses deux mains, elle se retourne et le regarde ébahie…. Il porte la grande tenue d’apparat des Errants ! On ne joue pas en discrétion aujourd’hui !

« Une force est parmi nous et vous l’ignorez » disait-elle pour conclure sa conférence… Aujourd’hui, personne ne peut ignorer la caste;  cet Errant est une présence très remarquée. Mais qui voit au-delà de l’apparence et du costume ? Qui connaît la force ancestrale qui soutient cet ordre de chevaliers?

Elle a rougi de se retrouver devant lui!

 Cela le fait sourire.

Elle répond alors en archaïen classique:

            - Maître, je suis à votre service.

Cette scène, au départ discrète, est maintenant au centre des regards. Il lui prend la main droite et y pose délicatement ses lèvres dans un grand hommage à l’ancienne que tout le monde admire. C’est un honneur très rare !

-          Ce fut un immense plaisir, Maître Da Viva, d’écouter votre exposé, véritable hymne à la gloire d’Archaïa. Vous êtes une grande ambassadrice de notre culture, proclame-t-il assez fort et, cette fois, en langue moderne.

Elle répond par un simple poème très ancien en langue archaïque qu’ils ne sont que trois à comprendre :

-          La vie du présent se nourrit du passé et fructifie l’avenir pour le rendre agréable.

Un silence plane sur la salle après cette phrase.

Elle a, quand elle prononce les sonorités antiques, une voix féerique qui bouleverse les cœurs, même hors de toute compréhension du texte.

Wivina se sent à nouveau rougir de confusion. Tout le monde l’applaudit.

Comme rencontre discrète, on peut faire nettement mieux !

Wivina est pressée de toute part et revient sur Humana.

 

 

 

Et quelques jours plus tard, le chauffeur de Maître Val de Maris vient la chercher à l’Académia pour la conduire vers les collines ; il la dépose au départ d’un chemin et lui décrit le trajet qu’elle doit suivre pour découvrir des plantes qui l’intéressent. Il lui donne une besace avec une gourde d’eau fraîche aromatisée de feuilles douces, quelques fruits et une gire qui étaient préparés pour elle.

-          Merci. Rendez-vous ici dans quatre heures !

Wivina s’élance sur le chemin, pétillante, pleine de force. Elle commence par marcher une demi-heure dans la direction indiquée, et butte sur un barrage de verdure. Elle trouve un petit chenal libre mais très étroit. Elle passe en s’égratignant un peu.

Très peu de temps après, dans une dure montée toujours en suivant l’azimut donné, elle trouve un plant de clairette…la plante des monuments anciens… Elle comprend qu’elle va découvrir un site archaïque caché ! Elle froisse un brin de la plante et respire ! Elle poursuit son ascension et observe attentivement autour d’elle. Cette colline est naturelle, une végétation très riche et originale avec beaucoup de plantes non indigènes… La montée est rude et Wivina s’essouffle mais elle ne s’arrête pas ; elle veut arriver rapidement au sommet. Au bout d’un quart d’heure, elle débouche dans une clairière qui domine sur la falaise. C’est impressionnant ! Wivina qui a le vertige reste à distance. Même ainsi en recul, la vue est superbe et porte très loin !

Un des textes de Méliandre lui vient aussitôt à l’esprit.

 

Les mécréants sous l’influence de leurs faux dieux précipitent leurs ennemis, les condamnés à mort mais aussi des enfants offerts en sacrifice du haut d’une falaise dans la forêt.

 

Méliandre se sert de cette affirmation pour rejeter le culte des anciens et pour justifier les vues de son gouvernement du moment : supprimer les cultes dits païens.

Wivina s’assied sur un tronc renversé, respire doucement – l’odeur de la clairette persiste sur ses doigts.

Elle voit une procession arriver sur la plate-forme. Un autel de branchages est élevé au milieu. Un groupe de femmes psalmodie une mélopée triste. Un corps est porté enveloppé d’un linge. C’est un cortège funéraire. Le corps est délicatement déposé sur le bûcher et le feu est allumé selon un cérémonial très envoûtant. Le bûcher s’embrase … Il doit être visible de toute l’île ! Quand le feu s’éteint, les cendres sont projetées du haut de la falaise.

Wivina est rassurée… ‘Pas de sacrifice, Monsieur Méliandre’… Un lieu de crémation et de recueillement visible de partout ! Un lieu de deuil !

Elle ouvre doucement les yeux.

Il est devant elle et la regarde.

Elle sourit et dit :

-          Méliandre s’est trompé.

-          Je n’en ai jamais douté mais qu’as-tu vu qui amène ce sérieux sur ton beau visage ?

-          Une crémation… C’est un lieu de souvenir !

-          Je n’y aurais pas pensé… Et visible de toute l’île ! Les anciens avaient des idées !

Wivina sourit et lui tend la main pour qu’il l’aide à se redresser.

Il lui prend le bras, l’attire à lui et la garde contre son corps ; leurs lèvres se rencontrent et la passion les tient enserrés.

-          Wivina, je suis confus. J’aurais aimé pouvoir te parler avant… Je ne voudrais pas que tu croies que mon désir…

-          Laissez nos corps se parler… Après dix révolutions de silence, ils en ont besoin ! Une union charnelle est aussi nécessaire, même primordiale à la communion de deux êtres.

Il lui prend le visage entre ses mains, plonge son regard dans ses grands yeux bruns, il voit des larmes d’émotion en couler doucement. Lui-même est bouleversé par cette passion, il l’embrasse tendrement. Ils ne luttent pas contre leurs désirs, contre leur amour, et leur étreinte est merveilleuse. Ils en avaient besoin !

-  Wivina, tu es une femme extraordinaire !

-          Non ! Je suis tout simplement une femme amoureuse. Veuillez m’en excuser !

Il l’embrasse tendrement.

-          Je suis désolé… Ces dix révolutions m’ont semblé durer une éternité.

-          Vous avez beaucoup souffert.

-          Et je t’ai volontairement chargée d’un bien lourd fardeau.

-          Maria n’est pas un fardeau ! C’est une très grande joie ! Jusqu’à ces derniers temps, je pensais que, pour elle, j’avais fui mon rêve. Mais ce n’est pas ainsi que je dois voir ma vie. Maria m’a permis pendant dix révolutions, de garder mon rêve en attente, de le faire mûrir et grandir au fond de moi. Mon temps n’était pas venu.

C’est maintenant que j’arrive à la croisée des chemins, que je dois orienter ma vie et que j’ai un peu de mal à choisir. Mais j’ai enfin trouvé des lieux de ressourcement etla Magna Danga va me guider… avec votre force d’amour !

Maître Jenaro m’a parlé de l’attente d’une Dangala.

-          De LA Dangala ! Oui, je crois que le moment va arriver… et j’ai peur, Wivina, je te l’avoue. J’ai tellement peur de vous voir souffrir toi et Maria ! Le chemin est tortueux !

-          Nous devons avoir confiance.

Cet endroit est merveilleux. J’y ressens une grande richesse spirituelle !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XII.

 

 

Détendus, assis l’un contre l’autre, Wivina et Maître Val de Maris discutent des recherches menées par le département de langues anciennes et d’histoire.

Ils ne peuvent que constater que tout dans les faits a été considérablement déformé ! Leur premier devoir sera de rendre la vérité historique.

 - Est-ce quela Tradition des Errants peut nous éclairer ? interroge Wivina

-          En partie, je le pense bien. Je vais demander à Maître Jenaro une rencontre et nous ferons le point de ce que nous savons ensemble. Je crois que ce sera un bon début. Quand nous pourrons librement proclamer la vérité historique alors les messages d’amour et de spiritualité pourront passer. Tu as déjà commencé en ce sens lors de vos conférences…Les servants n’ont pas l’air de réagir négativement.

Merci, Wivina, je me sens apaisé. La vie avec toi est facile !

-          Il ne sera pas simple de retrouver les éléments fondamentaux. Mais j’ai confiance. Ce sera notre travail, Maître Jenaro et moi. Et ensemble, nous avons une grande force !

Vous a-t-il communiqué notre démarche sur un fonds des servants ?

-          Oui ! Je suis au courant !

Wivina sourit… Il est toujours au courant ! Sa question n’était pas nécessaire !

-          Pensez-vous y trouver des éléments ? ajoute-t-il.

-          Concrètement, jusqu’à présent nous n’avons rien de probant. Mais intuitivement, je sais que je vais trouver. Et ce qui m’inquiète, c’est que j’ai le sentiment que les servants eux aussi le savent. Je ne perçois pas l’objectif de leur démarche.

Un silence inquiet s’installe. Il reprend la parole :

-          Soit, ils veulent nous piéger, soit, ils veulent qu’on leur révèle ce que vous trouverez pour l’exploiter dans leur sens… à la façon de Méliandre.

De toute façon, il faut que vous restiez extrêmement prudents Bernardo Jenaro et toi.

Je suis derrière vous mais il ne faut pas qu’ils le sachent trop vite, ni surtout, jusqu’à quel point je suis à toi. De plus, j’aimerais qu’ils ignorent le plus longtemps possible le statut de Maître Jenaro. C’est un compagnon très précieux… Il a un très grand pouvoir …

Wivina le regarde et l’embrasse tendrement.

Pourquoi doivent-ils vivre tout cela ? Pourquoi ne peuvent-ils pas s’aimer tout simplement avec leur petite Maria près d’eux ?

-          Si je décide de prendre une année sabbatique sur Archaïa, ce qui me semble indispensable pour pouvoir exploiter ces documents, croyez-vous qu’il est prudent d’amener Maria ? s’inquiète-t-elle.

Après une longue réflexion, il répond :

-          Cela peut se révéler très dangereux pour elle et pour nous. Mais j’aimerais tant pouvoir la voir vraiment, la toucher, lui parler… Et il est délicat de séparer une mère et son enfant.

Je n’ai pas de réponse à te donner Wivina. Quela Magna Danga nous éclaire !

 

Les heures passent si rapidement quand on est heureux ensemble. Ils éprouvent bien des difficultés à se séparer.

L’astre est déjà bas sur l’horizon quand ils se décident à quitter ce site enchanteur.

Wivina regarde Maître Val de Maris avec angoisse, soupire et dit :

-          Merci pour cette journée inespérée. Je me sens à la fois très heureuse et complètement vide. Mon cœur crie d’allégresse et saigne…

Il lui caresse le visage.

-          Notre chemin n’est pas fort droit ! Il suit des pentes sinueuses mais nous y arriverons parce que nous avons la foi. Et nous le savons tous les deux !

-          Oui ! Excusez-moi. Le doute veut souvent s’insinuer dans mon cœur.

-          Si tu savais comme le mien n’arrête pas de se questionner et de maudire ma faiblesse.

Cette fois, c’est elle qui lui caresse le visage ; sa barbe est si douce ! Elle lui sourit et ils sont heureux !

Ils redescendent lentement, l’un derrière l’autre. Il l’aide souvent dans les passages un peu délicats et ils en profitent pour se voler des baisers.

Il s’arrête et lui montre une petite sente qui s’en va vers la droite.

-          Nos chemins se séparent à nouveau ici. Je trouverai des occasions de te retrouver. Mais il faut également que je te donne le message du soignant de Pia et Giorgio ; il souhaite te rencontrer pour te parler de ta sœur.

Wivina lui caresse une dernière fois le visage et ils s’embrassent passionnément. Puis il s’en va sans se retourner.

Wivina le regarde trente secondes mais il disparaît rapidement de sa vue. Elle reprend lentement sa descente.

Qu’elle est bien avec lui ! Ces quelques moments de partage sont une réelle source d’abondance !

Merci Magna Danga ! Nous reviendrons nous recueillir dans ce sanctuaire de la nature.

 

 

 

 

Wivina se rend au centre de soins. Elle souhaite, avant toute discussion sur le sujet, pouvoir rencontrer sa sœur. Ce contact conforte Wivina dans son opinion : Pia est vraiment une enfant gâtée qui a toujours vécu sans limite et qui n’a aucun repère dans la vie. Elle souffre de ne savoir ni qui elle est, ni ce qu’elle peut faire. En s’enfuyant avec Giorgio, elle a cru vivre comme sa sœur en réalisant le rêve archaïen. En se mariant, ils ont cru devenir des adultes… mais ils avaient devant eux un modèle d’adulte incomparable et écrasant : le père de Giorgio, Maître Val de Maris. Wivina découvre petit à petit que

 Pia est tombée en admiration devant son beau-père, l’être que Giorgio hait parce qu’il lui montre toute sa faiblesse. Pia voudrait suivre le modèle de vie de l’Errant mais elle se sent si écrasée devant la force et le pouvoir de cet humanien ; cela renforce encore son impression de petitesse.

Les paroles de Pia quand elle parle de l’Errant résonnent dans le cœur de Wivina :

-           Tu l’as vu, Wivina , c’est un dieu !

-          Oui, je l’ai vu… - Et moi aussi j’ai cru qu’il était un dieu, pense-t-elle. Mais C’est un homme, Pia, et il a déjà bien des problèmes… Cependant je te comprends …

Pourquoi n’essaies-tu pas alors de te sortir de cette dépendance pour pouvoir vivre ta vie comme lui ?

-          Je ne suis rien ! Il a un pouvoir extraordinaire. A côté de lui, je ne suis rien du tout. C’est pour cela que Giorgio le hait. Il est trop grand, trop beau, trop fort, trop intelligent. C’est dur pour nous !

Il me parle, il dit qu’il veut nous aider à nous en sortir. Je crois qu’il veut notre bien. Mais Giorgio dit que c’est parce qu’il est gêné d’avoir des enfants ratés comme nous.

-          Giorgio se trompe. Il souffre de vos attitudes mais n’en est pas gêné devant le monde. Nous en avons parlé très franchement ensemble et je sais qu’il en parle avec des amis et qu’il voudrait sincèrement vous aider.

-          Wivina, toi, tu es comme lui. Tu es belle, intelligente. Toi, tu peux parler avec lui. Mais moi, avec mes trois mots d’archaïen…

-          Il te parle le blanqui, je suppose ?

-          Oui, mais je voudrais entendre la voix de son cœur. Quand je me drogue, je peux l’entendre, comprendre sa force et son pouvoir… Mais après, je suis malade, affreuse, perdue et encore plus vide, encore plus éloignée de mon idéal…J’ai tout raté !

 

De cette rencontre avec sa sœur, Wivina garde un sentiment de confusion ; elle ne voit pas trop bien comment aider cette fille qui l’admire, souhaite la copier mais la déteste parce qu’elle a conscience que Wivina est du même monde que Maître Val de Maris, son idole, alors qu’elle, pauvre petite Pia ne sera jamais qu’une enfant sans beaucoup de réflexion, qui ne peut éveiller que de la pitié et de la condescendance de la part de l’Errant.

Ensuite, Wivina a été profondément bouleversée par la rencontre avec Maître Momebar, le médecin responsable de Pia…Leur poignée de main lui a confirmé qu’ « Ils sont bien soignés »… C’est un Errant qui s’en occupe, un ami proche de Maître Val de Maris. Et il n’a pas caché d’abord sa surprise de découvrir la force en Wivina, mais aussi son espoir dans cette présence à leur côté. Tout comme Maître Jenaro, le médecin a évoqué la prophétie de la Dangala et à son tour, mettant en garde Wivina, il lui a affirmé son soutien total. Ces propos où l’amitié vraie est perceptible comble Wivina de bonheur mais ne dissipe pas l’angoisse. De plus en plus, Wivina sent qu’elle entre dans un grand projet des Errants ; elle participe à une aventure de reconstruction. Quel sera le jeu de Pia et Giorgio dans cet ensemble ? Cette question vient s’ajouter à tous les doutes de Wivina !

 

 

 

 

 

Maître Jenaro et Wivina travaillent durement sur le fonds d’archives mis à leur disposition par les servants. Le plus souvent possible, entre les moments consacrés à leurs cours et conférences, ils se rendent àla Grande Casa des servants dela Révélation de Vallodia et ils trient, classent, inventorient, déterminent des programmes de sauvegarde…Les caisses de documents divers défilent entre leurs mains. Il y a là des mois de travail de recherches en perspective mais ils n’en parlent pas. Ils ne veulent pas penser à ce que cette démarche va leur demander dans l’avenir.

 Ils sont entièrement pris dans la passion de la découverte, dans l’attente de la trouvaille qui viendra les bouleverser…

Ce jour-là, Wivina sort d’un amas de rouleaux fort abîmés, une sorte de carnet… et elle s’immobilise. Elle n’a pas besoin de l’ouvrir pour savoir qu’elle tient un trésor !

Maître Jenaro lève la tête de sa caisse et la regarde. Il a compris ; il s’approche doucement.

Elle ouvre le carnet. De l’archaïen archaïque ! Une horrible petite écriture sur un support étonnant, indéterminé, cassant, friable. Wivina commence délicatement à le parcourir. Maître Jenaro regarde par-dessus son épaule. Ils sont hypnotisés. Wivina déchiffre difficilement ; il va y avoir du travail de paléographe !

-          A votre avis, de quoi s’agit-il ?

-          Si c’était un document actuel, je dirais un cahier de notes de cours ou un carnet intime, peut-être des souvenirs, des mémoires.

-          Quel sujet pensez-vous ?

-          Les dongos !

-          Enfin !… De quand peut-il dater?

-          Très longtemps avant Méliandre !

Maître Jenaro pose ses deux mains sur les épaules de Wivina qui est assise et, ensemble, ils continuent à essayer de lire des passages. Ils conjuguent leurs pouvoirs de concentration.

Ils vont rester deux heures environ à parcourir délicatement ce carnet, mains sur épaules… Ils ne comprennent pas encore grand chose mais des éléments se dégagent qui confirment l’intérêt exceptionnel de ce document. Il parle des mythes fondateurs, de la vie des communautés archaïques, il parle du rapport entre les humaniens et les forces de la nature, il parle des dongos et dela Danga

 Les yeux de Wivina commencent à pleurer sous l’effort de lecture. Maître Jenaro retire ses mains. Elle se tourne vers lui ; il est très pâle, visiblement épuisé. Elle doit être dans le même état. Il lui sourit doucement, passe un doigt fin et doux sur sa joue mouillée de larmes et dit :

-          Vous êtes grise d’épuisement. Arrêtons pour aujourd’hui !

Ils ont trouvé un trésor qui va les conduire sur les chemins de l’histoire d’Archaïa et, même épuisés, ils se sentent heureux.

 

Wivina doit dorénavant accepter qu’elle doit revenir vivre sur Archaïa ; il va falloir qu’elle trouve une solution pour l’avenir de sa petite fille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis que mon corps refuse progressivement de suivre ma volonté, je vis dans la cabane de Chaman. Même si elle est parfaitement intégrée dans notre communauté, cette maison se distingue du reste du village. Elle seule s’adosse à la grande paroi rocheuse qui domine. Souvent je me questionne : Pourquoi nos ancêtres ont-ils choisi ce site pour s’installer? Nous devons cultiver en terrasses alors que la communauté voisine est confortablement installée sur un plateau.

 La source d’eau pure est assez éloignée, ce qui nous oblige à des déplacements très lourds. Cette situation n’est pas très agréable même si le rocher nous protège et conserve la fraîcheur. Le choix s’est-il effectué à cause de ce rocher en forme d’aigle ? Cette falaise est-elle sacrée ? Est-ce un don des dongos ? Notre village est de fait le lieu où se réunissent régulièrement les communautés voisines pour célébrer les fêtes des dongos et la grande cérémonie dela Danga, cet événement que nous attendons chaque révolution nouvelle quand la lumière de l’astre du jour recommence à grandir. Nous aimons nous retrouver pour raconter des histoires, chanter les poèmes des origines, composer des chants nouveaux.

 Entre jeunes, nous parcourons les collines environnantes et, tout en jouant, nos journées sont consacrées à la cueillette pour nourrir la communauté mais aussi conduire les troupeaux de chèvres et de moutons. Cette vie me manque mais je sais également que j’ai beaucoup de chance, grâce à mon mal, de vivre dans la familiarité de Chaman. J’apprends tellement grâce à Chaman. Quand, enfant, je venais avec mes compagnons pour l’écouter, je ne pensais généralement qu’à rire ou me moquer. Maintenant, je veux tout apprendre, tout connaître, tout comprendre et le transcrire sur ces feuillets. Beaucoup d’orgueil se tient dans cette pensée, comme si notre monde allait disparaître après moi et que je doive transmettre tout ce que nous vivons et connaissons.

Il n’en sera rien… Les villageois meurent autour de moi et rien ne change, si ce n’est une autre répartition des tâches au sein de notre communauté.

Danga est toujours avec nous et ne veut que notre bonheur. Quand Chaman m’a conseillé d’écrire, je l’ai questionné(e) afin de savoir si d’autres avant moi avaient écrit notre vie. Pas dans notre communauté, mais bien sur d’autres îles. Dans certains lieux où Chaman s’est rendu lors de son apprentissage[16], il/elle a rencontré des chroniqueurs qui transcrivent les connaissances de crainte qu’elles ne se perdent. Cela me semble absurde : comment nos traditions pourraient-elles s’éteindre ?

Cependant, dorénavant, ce projet m’occupe entièrement et j’en oublie en partie ma souffrance et ce mal qui me dévore ; je ne me sens plus exclu de la vie. Je mets toutes mes forces déclinantes dans la rédaction de ces feuillets que je veux exacts, précis et le plus complets possibles puisque c’est le don que Danga m’a offert.

Depuis quelques jours, je sais que je ne guérirai plus. Chaman m’aidera à vivre le plus longtemps possible sans souffrir mais je ne retrouverai plus la santé. Les plantes et les mains de Chaman ne me sauveront pas. Je connais la plupart des remèdes que Chaman me donne car nous les avions appris lorsque, notre bande de gamins et filles du village courait les collines. Cependant, je sais que par sa prière et son don, Chaman en augmente la force et le pouvoir de guérison. Quant à ses mains, je les sais thaumaturges. Chaman m’a raconté avoir partagé la vie d’un (ou une) autre chaman qui vivait seul(e) dans la montagne, dans le Montaosta, sur l’île de Maniéta qui est loin à l’est de notre île. Il semblerait qu’à cet endroit toutes les plantes existantes sur Humana aient été rassemblées (à moins qu’elles ne furent crées là). Et la force qui émane du cœur d’humana y est capitale. Chaman, n’a pas échangé plus de cent mots avec cet ermite (ou cette ermite) durant les trois longues révolutions vécues en sa compagnie, et pourtant, Chaman prétend que ce fut son plus grand maître. Depuis que je vis ici, je peux comprendre cela ; nous pouvons rester des heures sans parler et pourtant j’apprends beaucoup parce que j’écoute mon cœur, parce que je regarde pleinement sans me laisser distraire, parce que le pouvoir[17] de Chaman rayonne autour de nous. Parfois, il me semble que je peux le percevoir comme un halo qui nimbe son corps.

Hier soir, Chaman m’a expliqué que l’ermite avait la force de soulever son propre corps dans les airs et que parfois même ce corps disparaissait de sa vue bien que sa présence soit toujours sensible.

Si je réfléchis à ces propos, je pense que Chaman devait peut-être vivre trop durement dans ces montagnes et que son esprit divaguait. Je veux aussi penser que le pouvoir de certaines herbes donne peut-être des hallucinations…

Cependant, au moment où je l’écoutais, je savais que Chamanl disait la vérité car son cœur était libre[18].

 

Notre communauté est sous la protection du dongo Genora, le bienfaiteur[19] des eaux vives. Grâce à sa force, la pêche permet à tous de vivre dans le confort. Nous vénérons également beaucoup le dongo Aquilus puisque son image nous domine sans cesse et nous protège des influences négatives[20].

Danga veille sur nous et ravive sans cesse les feux de l’amour[21] parmi les villageois heureux et confiants.

Notre communauté, de par sa position près du seul pont qui permet de traverser le torrent enfoncé dans le canyon[22], est un lieu privilégié de passages et de rencontre. Les voyageurs font volontiers étape à l’abri de nos masures et nous offrent des richesses en biens matériels[23] mais aussi en apprentissage de techniques ou autres nouvelles importantes.

Voici deux générations, Chaman qui servait notre communauté à ce moment a découvert lors d’une recherche d’herbes sacrées, un site proche de notre village qui lui est apparu comme un point de rencontre avec les dongos. Suivant cette inspiration, on a alors imaginé le projet de construire une colline sacrée, lieu de partage des humaniens et des dongos. Jamais personne dans nos communautés n’avait entendu parler de colline sacrée. Jamais personne n’avait imaginé ce travail. Et la communauté a suivi l’inspiration de Chaman. La mère de ma mère a vu la construction de la colline sacrée par son village et toutes les communautés voisines. Beaucoup d’habitants d’Archaïa, d’Ombra, de Grecina et encore d’autres îles éloignées ont participé à ce vaste chantier. C’était un travail immense et pourtant tous y ont trouvé de la joie. Le site est vraiment très fort. J’y ai vécu une nuit, seul, à la rencontre de mon don. C’était un moment dont on ne peut pas parler tant la force qui nous pénètre est merveilleuse et inexprimable dans des mots. Chacun de nous doit le vivre à sa façon et y rencontrer sa force profonde. Tant que nous aurons ce moment de vie, Humana portera le bonheur. Et je crois que cette force sera éternelle. Rien ne pourrait nous priver de cet amour de Danga.

Toujours sur Archaïa des humaniens trouvent des lieux de force et imaginent des constructions merveilleuses et originales pour magnifier ce pouvoir. Des chantiers résonnent dans toute l’île et chacun souhaite y participer. Je ne vivrai jamais ce bonheur de compagnon-bâtisseur… Ces feuillets seront mes seules créations, ma survie, mon immortalité…

Bilitis, mon ami est parti voici huit saisons pour participer à l’édification d’un temple dans la grande cité d’Ombra, Canora[24].

De temps à autre, un marchand ou un pèlerin vient nous donner des nouvelles de cette construction à la gloire de Danga, sous le patronage du dongo Ricardus, le guide des bâtisseurs. Bilitis nous envoie des feuillets[25] sur lesquels il dessine l’élévation du temple, il décrit les techniques, la beauté des pièces, leur confort…Il nous parle de ses compagnons, des chants, des histoires qu’ils partagent. Voici deux saisons, le projet a dû s’arrêter suite à un violent tremblement du sol, suivi d’une longue sécheresse. Nous souffrions également de la disette, mais nous avons réussi à envoyer des vivres et des matériaux pour que se poursuive le grand chantier. Bilitis nous écrit que sur la colline de Canora, la force d’Humana est merveilleuse ; tous les compagnons sur le chantier sont très fiers d’être là avec Danga et chantent les louanges de la vie. Cette force, ils veulent la communiquer ; elle est notre immortalité.

Bilitis nous a envoyé des plans qui montrent les techniques utilisées pour amener l’eau courante dans le temple. Chaman a rencontré des amis des communautés environnantes pour étudier cette technique. Il voudrait établir un projet pour amener l’eau dans notre village. Je ne crois pas que je verrai l’accomplissement de ce prodige mais je suis heureux d’être là pour participer à la conception de ce rêve. Quelle chance si on peut apporter l’eau de notre source si bonne jusque dans nos maisons !

Parios, un compagnon de Bilitis sur le chantier de Canora, s’est arrêté une saison dans notre village en repartant vers les siens. Il nous a aidés à dessiner des plans, à étudier le tracé et la forme des poteries qui seront nécessaires à ce projet d’amener l’eau jusqu’au village. Parios en nous quittant a emmené avec lui la douce Maeva, mon amie d’enfance. Il me fut difficile de la voir partir mais je sais qu’elle sera heureuse avec Parios, un humanien plein de passions et de forces. Il m’a laissé de nombreux conseils pour la fabrication et la conservation des feuillets d’écriture. Je n’étais pas particulièrement enclin à écrire à ce moment… Parios avait deviné que ce serait peut être ma seule œuvre possible…Cette idée me réjouit maintenant et je veux penser que Maeva et Parios auront un jour un fils qui portera mon nom[26] m’offrant une part d’immortalité.

 Chaman voudrait également construire un bassin près de la source car cette eau nous apporte la guérison et il serait bon de pouvoir y plonger les corps meurtris.

J’aime imaginer que notre village puisse devenir un centre de soin.

Souvent, je m’interroge sur les raisons de la souffrance. Pourquoi nos corps doivent-ils nous faire souffrir ? Pourquoi dois-je petit à petit ne plus pouvoir utiliser cette enveloppe charnelle ? Cette douleur est-elle une punition des dongos ? Chaman se fâche quand je dis ces mots. Chaman m’affirme que ce ne sont pas les dongos qui envoient le mal ; la force négative est en nous. L’amour des dongos nous offre la volonté de lutter contre elle ou tout au moins, de vivre pleinement le temps que la nature nous donne d’être dans ce corps.

 Chaman me dit de penser à « l’étoile de Danga »[27]. Chaman me rappelle le souvenir d’une promenade dans les collines avec une bande de mes amis lorsque j’étais enfant. Selon notre coutume, nous cherchions des herbes et des baies avec Chaman. Plus appliqués à jouer, à taquiner que d’apprendre, nous n’étions guère attentifs à ses explications même si nous les savions primordiales pour notre sécurité. Mais Chaman ne se fâchait pas ; Chaman poursuivait imperturbable sa récolte didactique. Le hasard[28]fit que je me retrouvai seul à ses côtés lorsque nous aperçûmes en même temps une plante étrangère, une fleur splendide comme une étoile du firmament, d’une couleur indéfinissable qui capte et reflète les rayons de l’astre. Nous ne disions plus rien, comme éblouis. Mon cœur cognait dans la poitrine et le sang me battait les tempes. J’entendais le souffle court de Chaman. J’étais émerveillé et effrayé à la fois. J’avais envie de toucher les pétales pour en découvrir la texture mais une force intérieure m’en empêchait.

Chaman a parlé ; sa voix était étrangement faible, essoufflée et émue.

-          C’est une Etoile de Danga. Une plante rarissime. J’ai eu la chance d’en voir une sur la montagne de l’ermite de Maniéta. Elle apparaît parfois pour ne plus se montrer ensuite durant de nombreuses révolutions. Elle est une source de bonheur venant du centre d’Humana… comme une fleur de vie primitive et créatrice…Ouvre ton cœur et laisse-toi pénétrer par sa force divine. Tu ne connaîtras pas souvent de tel moment de plénitude. Admire-la et garde ce souvenir gravé dans ton cœur… Tu en évoqueras l’image dans des moments de souffrance et elle te donnera la force de lutter. Tu appelleras son souvenir dans les moments de doute et elle t’apportera la clairvoyance.

J’étais trop bouleversé et je ne voulais pas le reconnaître. Pour me dégager de cette attraction, j’ai haussé les épaules et je me suis éloigné sans un mot en crânant. Nous n’en avions jamais parlé avant que Chaman ne me recueille dans sa cabane. Je la vois maintenant dans mon cœur ; je suis heureux de vivre et d’apprendre avec Chaman.

 

Traduction de Wivina Da Viva. Texte dit du jeune homme –2400/-2100.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIII.

 

 

Les six semaines passées sur Archaïa sont bien courtes pour Wivina mais elle est heureuse de revenir à Mandavilla et de retrouver enfin sa petite Maria.

Elle profite de longs moments de complicité avec sa fille ; elles peuvent beaucoup parler de leurs expériences respectives durant cette séparation. Wivina a l’impression que sa fille est grandie physiquement et moralement. En admiration devant ses statuettes de la nativité, elle partage ses sentiments avec beaucoup de lucidité et de maturité mais, en même temps, avec toute la fraîcheur et la spontanéité d’une enfant. Ses découvertes, ses questions se mélangent avec les légendes et un monde fantastique où les statues jouent un rôle de pivot. Wivina aimerait découvrir ce site dans les montagnes ; les descriptions précises de Maria l’intriguent. Quand elle parcourt l’herbier de sa fille, elle s’étonne de la présence de certaines plantes dont elle n’a relevé la présence qu’aux abords des sites archéologiques très anciens. Elle ne peut s’empêcher de caresser le plant de clairette bien présenté. L’odeur qu’il dégage encore éveille en elle des souvenirs et libère son cœur de l’angoisse. Elle puise dans cette force le courage de partager ses questionnements avec la petite fille.

Elle lui parle d’Archaïa, de son travail, de ses découvertes, de Pia et bien sûr de son père. Elle ne lui cache pas que leur relation est délicate, mais qu’il l’aime et qu’il souhaiterait tant serrer sa petite fille dans ses bras.

 Elles discutent longuement toutes les deux du choix qu’elles vont devoir poser.

D’une part, si Maria vient vivre avec sa maman sur Archaïa, elle devra se couper de toutes ses relations sur Maniéta, elle devra se séparer de Julia et Wally, de ses amies, pour s’immerger seule dans un monde inconnu avec une culture et une langue différente. La vie sur Archaïa n’est pas facile pour les jeunes filles et il est certain que leur famille sera mal considérée dans ce monde puritain. D’autre part, si Maria reste à Mandavilla, elle ne pourra voir sa maman qu’en période de congés mais elle aura l’occasion d’apprendre progressivement l’Archaïen avec Wally, pour une intégration ultérieure plus en douceur.

 Elles pèsent le pour et le contre de toutes les situations. Leur complicité et leur confiance réciproque sont remarquables et chacune respecte les idées de l’autre parce qu’elle peut les comprendre.

Wivina prend le temps de se rendre quelques jours chez Julietta, la mère de Julia. Julietta adore Maria comme si elle était sa propre petite fille.

Ensemble, elles montent dans l’alpage vers le chalet où Maria a trouvé ses statuettes. Wivina est émerveillée de la découverte de ce site d’une grande beauté sauvage. Julietta lui parle de l’humanien qui a vécu ici durant quelques révolutions. Il étudiait les plantes, il les récoltait et fabriquait des remèdes qu’il vendait au marché du village à chaque saison.

Alors que son époux l’avait abandonnée seule avec sa fille du jour au lendemain sans explication, Julietta désemparée et dépressive était montée jusqu’au chalet d’alpage sans trop savoir pourquoi elle effectuait cette démarche inusitée. Elle a été très bien accueillie, réconfortée et elle est rentrée chez elle munie de quelques remèdes pour apaiser ses angoisses. Quelques jours plus tard, l’herboriste lui-même était venu chez elle pour parler. Pendant plusieurs révolutions, ils avaient entretenu un rapport très étroit. Julietta avoue à Wivina que, quand elle voit Maria, elle s’imagine qu’elle aurait pu avoir une enfant comme elle avec son herboriste de la montagne. Mais cet enfant n’est jamais venu, parce que son compagnon ne le souhaitait pas. Et elle est heureuse de voir Maria de temps en temps, pour penser à ce doux rêve.

Un violent tremblement de sol suivi d’un gigantesque raz-de-marée a un jour dévasté l’île de Zohira, laissant des centaines de sans abri, blessés, sans ressource. L’herboriste est parti avec des équipes de secours vers cette île. Il écrivait de temps en temps à Julietta pour lui parler de la détresse humanienne mais aussi de la force de l’espoir dans la reconstruction. Petit à petit, peut-être à cause de l’éloignement, leur correspondance s’est espacée… et Julietta a finalement perdu sa trace. Il n’est jamais revenu. Elle ne l’a pas cherché. De temps en temps, Julietta monte au chalet d’alpage. Elle n’est pas triste. Elle aime venir là pour se ressourcer, admirer le paysage, la végétation, le vol des grands voiliers du ciel… Elle a conscience que cet humanien avait un destin à accomplir ; il avait un don à exploiter. Il lui parlait parfois de ce lieu particulier où les forces et la nature forment un véritable temple invisible. Il y a puisé une énergie qu’il devait ensuite partager. Il pensait que depuis très longtemps ce lieu avait été déserté mais il se sentait en communion avec l’Univers par l’intermédiaire d’une présence, comme si quelqu’un, avant lui avait ouvert une porte vers l’infini.

Lors de ses précédents passages, Julietta n’avait jamais aperçu les statuettes trouvées par Maria ; elles se cachaient dans un coin, couvertes de terre et de poussière.

Maria appelle sa maman pour lui montrer quelque chose d’étrange. Laissant Julietta à ses souvenirs, Wivina court vers sa fille. Elle a trouvé une fleur magnifique. Wivina reconnaîtla Lulibella des enluminures de l’âge moyen. Elle pensait que c’était une plante mythologique et symbolique.

Elle sent un immense bien-être parcourir son corps. Elle prend la main de sa fille et ensemble, elles admirent cette étoile divine. Wivina perçoit une onde comme lorsque maître Val de Maris vient poser ses mains sur ses épaules. Cela est si bon ! Elle sourit de bonheur de vivre cette communion.

Sa vue se voile légèrement sous l’effet des larmes d’émotion et dans ce léger brouillard, elle voit la fleur se dessiner de manière plus symbolique. Dans cette forme, elle découvre le signe de l’Errant Suprême, le symbole de vie de l’univers…

-          Maman, dit la petite voix douce et intimidée de Maria, j’ai pris ma décision ; je sais ce qui va me convenir et ce qui nous rendra heureuses toutes les deux.

Wivina lui sourit et acquiesce.

L’appel de Julietta annonçant le moment de rejoindre la vallée rompt leur extase. Elles n’ont aucune notion du temps qui a pu s’écouler. Elles garderont en leur cœur l’image de cette étoile de lumière.

 

 

 

 

Quand après deux semaines de repos, Wivina revient, seule, sur Archaïa, elle est désemparée mais elle sait qu’elles ont fait le bon choix. Maria viendra le plus souvent possible pour revoir sa maman, pour découvrir Archaïa et apprendre l’archaïen mais elle continuera à vivre dans son entourage habituel sur Maniéta avec Julia et Wally. Maître Val de Maris approuve et attend avec impatience le moment où il pourra serrer enfin sa fille dans ses bras.

En attendant cet instant, il a offert une double surprise à son aimée.

Il a convié Maître Jenaro et Maître Da Viva à venir à Lodelina, cette station côtière près des falaises de l’île. Il veut leur montrer un site et des documents.

Pour Wivina, c’est avant tout la joie de passer deux nuits avec lui et de pouvoir à son aise parler de leur fille, de leur amour, mais aussi de Pia et Giorgio sans oublier une personne importante dans leur vie, l’épouse de Maître Val de Maris. Wivina veut comprendre et aider son aimé à panser ses blessures. Quand elle aborde ce sujet, il est surpris, la regarde et ses yeux expriment un merci. Et il peut lui expliquer ce qu’il vit.

-          Elle refuse de se soigner. Je pense qu’en plus de tous les médicaments qu’elle prend à tort et à travers, elle doit trouver le moyen de se procurer de l’alcool. Je ne sais pas comment. Elle devient très violente également.

            -Parlez-m’en un peu, s’il vous plaît. J’en ai besoin.

Il prend une grande inspiration pour raconter.

-          J’étais fort jeune quand elle s’est immiscée dans ma vie. J’étais un patricien riche, choyé par la vie, très engagé dans les milieux mondains, promis à un avenir médiatique. J’étais aspirant et je ne cachais guère mon pouvoir ; j’étais déjà un Errant en vue.

Elle m’a possédé. Elle voulait paraître à côté de moi. Je devais la mettre en valeur. C’était une femme très belle ; elle ressemblait à une statue classique. J’étais fou d’elle !

Je l’ai épousée contre l’avis de mes parents, malgré les conseils de mon grand maître et les mises en garde de mes professeurs … Je les traitais tous de vieux fous ! Et moi, je n’étais qu’un jeune écervelé !

Très vite, j’ai déchanté ; elle me voulait à sa dévotion unique, je ne pouvais voir personne, je n’avais plus le droit de m’instruire, je ne pouvais travailler que le minimum et je devais rentrer à l’heure, je ne pouvais pas avoir d’ami. Elle paradait pendue à mon bras dans tous les lieux à la mode et inutiles, mais je ne pouvais pas la toucher. Mon contact lui déplaisait ; à ses yeux, j’étais un triste amant, une brute, un violent, un parfait idiot qui ne comprend rien aux femmes et à leur sensibilité, etc. Elle voulait un fils pour avoir un nouveau jouet mais je ne pouvais pas l’approcher ! Je m’étais mis dans une situation impossible.

Quand, pour ma formation, j’ai dû partir dans le Nord, elle est tombée malade ! Par la suite, quand elle a de nouveau senti qu’on risquait de m’éloigner d’elle, elle a accepté que je la touche une seule fois, pour avoir son fils. C’était un moyen pour me posséder, pour me lier. Notre relation était très malsaine. L’enfant à venir est très vite devenu un objet de chantage !

Enceinte, elle a commencé à me haïr, parce que j’avais déformé son corps de déesse. Je ne parle pas de l’accouchement qui fut un calvaire … Elle ne me l’a jamais pardonné !

Depuis ce jour, je ne l’ai plus même effleurée et ma vie a été un cauchemar. Dans ce contexte, même un fils ne m’apportait aucun réconfort sinon des souffrances supplémentaires.

Heureusement, mes maîtres et mon père ont repris la situation en main et j’ai recommencé mes formations, mon travail, mes recherches… Elle vivait désormais terrée dans notre maison me vouant à tous les démons !

Quand je t’ai vue dans le bassin de la colline sacrée où je venais chercher un moment de réconfort, j’y ai vu un cadeau des dongos pour apaiser mes souffrances et mes frustrations durant ces dernières révolutions. Tu étais merveilleuse. Non seulement tu étais belle mais il émanait de toi une aura de force, de bonheur, d’intelligence de la vie. Tes yeux, ton regard avaient une profondeur qui me liait directement au magma, à Humana tout entière. Ce que j’ai ressenti est indescriptible : un moment d’intense félicité. Une transfiguration !

Je parle au passé mais tu es toujours ainsi ; tu me bouleverses à chaque fois que je porte les yeux sur toi !

Sur le moment, je n’ai pas compris la valeur de ce que toi-même tu m’avais offert, et non pas les dieux !

Lorsque j’en ai pris conscience, j’ai eu peur ; J’ai perdu ma confiance. Tu n’étais qu’une gamine… Dans quel piège étais-je encore tombé ? J’ai voulu détester l’immense force que tu m’avais offerte, le bonheur intense que j’avais connu et auquel j’estimais que je n’avais pas droit. Je t’ai chassée à cause de mes propres angoisses. Je me voulais fidèle à mes engagements même si je devais vivre sous la torture permanente ; c’était la punition de ma désobéissance et de mon orgueil. Je ne voulais aimer aucune autre femme que celle que je m’étais choisie, et je venais de me trahir devant ta beauté ! Je crois que j’ai été détestable de suffisance ! Tu as dû souffrir !

Pourtant, à partir de ce jour, j’ai pu me reconstruire. Tu étais vraiment une bénédiction. Tu avais réveillé la vie en moi, mon rêve est revenu me voir, mon cœur a cessé de se fermer et de s’apitoyer sur lui-même.

Je bénis la main qui nous a conduits sur la colline ce jour-là ;

J’ai rendu grâce à ton corps merveilleux qui m’avait réveillé ;

J’ai aimé ton âme qui t’avait permis de m’offrir ce cadeau de ta pureté.

J’avais retrouvé la sérénité et mon pouvoir est venu grandir en moi ; J’allais enfin pouvoir lutter. Tu es arrivée juste au moment où je touchais le fond, juste au moment où Archaïa allait basculer et où mon île allait avoir besoin de moi pour lutter contre l’obscurantisme. J’étais enfin devenu un Maître et non plus un puissant.

En moins d’un mois, j’ai compris ce que dix révolutions d’enseignements n’avaient pu éclairer. J’ai assimilé ce que mon don m’offrait ; comme le jeune homme de ton texte, la lumière est venue dans mon esprit. Ton cadeau avait servi de révélateur ou de détonateur, je ne sais pas… Mon Maître, à qui j’avais dû me confier tellement ma joie était grande, a dit : « Un miracle ! »

J’y ai vu, en tout cas, la miséricorde dela Magna Danga. Oui, seule une femme, une vraie avec une force féminine réelle pouvait sauver Archaïa en me réveillant.

Une grande Dangala ! Tu es entrée dans ma légende de la plus belle des façons. Sous cette impulsion, je suis devenu très rapidement le Grand Maître, accomplissant ainsi la prédiction faite à mon père.

Dans ce contexte, j’avais fini par croire que tu étais un songe, un ange, une fée, que sais-je de merveilleux ; Alors je t’ai vénérée comme une déesse, en tout cas comme une envoyée des dongos.

Tu peux comprendre le choc ressenti quand je t’ai vue te présenter sur l’estrade pour défendre ta thèse. J’ai reculé dans la pénombre de l’auditoire pour me cacher de ton regard, mais principalement pour éviter que les autres membres du jury ne perçoivent le trouble du nouveau Grand Maître des Errants ! J’ai appris à me cacher dans la carapace de mon corps mais là, je n’étais plus maître de moi !

Heureusement, tous les membres du jury étaient également éblouis par ta beauté, par ta prestance, par ton charme. Tu étais extraordinaire debout sur l’estrade vêtue de ton péplum antique. Ils étaient tous trop occupés à essayer de se concentrer sur ton discours en faisant taire leurs fantasmes et leurs désirs que pour saisir l’ampleur de mon trouble. Je peux t’assurer que les deux servants ont souffert dans leur chasteté et leur célibat forcé. Note que cela aurait pu s’avérer dangereux mais ta démonstration était sans faille. Quand on m’avait remis ta thèse, j’avais été fortement troublé de découvrir ce texte. J’étais intrigué par ta découverte si déconcertante et par cette capacité de déchiffrement ; J’avais prévu de t’attaquer sur ces points mais ta seule présence m’a totalement désarmé. C’est un type de combat qu’on ne m’avait pas appris. Je ne pouvais que t’admirer, boire tes paroles et m’en abreuver, et plonger avec toi dans ce bassin sacré en aimant tous les dons offerts parla Magna Danga, à commencer par toi.

Voilà Wivina, ce que j’ai vécu et comment tu as bouleversé ma vie.

Tu as raison, je me sens mieux ; il fallait que ce fût dit ! Je croyais ne jamais pouvoir en parler, mais quand je suis avec toi, tout est simple, naturel ; les mots coulent de mon cœur et il est soigné de toutes ses détresses, de toutes ses souffrances.

Tu es vraiment une grande dangala, une source de vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIV.

 

 

 

La journée est consacrée à une très longue balade dans les falaises. Maître Val de Maris marche en tête d’un bon pas. Wivina le suit mais s’essouffle. Maître Jenaro semble avancer comme à la promenade. Wivina ne peut s’empêcher de penser que ces Errants ont une condition physique exceptionnelle ; ces chevaliers doivent certainement suivre un entraînement physique important. Elle se demande quand ils en trouvent le temps.

Après plus de deux heures de marche assez difficile, ils arrivent sur une petite plate-forme qui est visiblement aménagée de mains d’humaniens… ou autre ? Une faille s’ouvre dans la paroi rocheuse assez vertigineuse. Ils s’y glissent. Wivina retrouve la sensation, l’odeur et l’humidité du couloir du sanctuaire de Lovina… et dès lors, elle ressent une certaine appréhension.

Lorsqu’ils sont parvenus au bout, Wivina n’est nullement surprise de trouver un jardin… Le jardin... Toujours la même disposition !

Maître Jenaro est étonné, il ne s’y attendait pas. Toute la maîtrise qu’il a de son corps et de ses émotions ne suffit pas à masquer son admiration.

Par contre, Maître Val de Maris ne cache pas sa déception devant l’absence de réactions de Wivina. Elle lui sourit et leur explique ce qu’elle a vu à Lovina. Maître Val de Maris reconnaît que ce site est bien dans la liste des très anciens sanctuaires mais qu’il le croyait totalement disparu. Dans le jardin, le manganier est bien là. Maître Jenaro s’extasie encore et se colle au tronc. Maître Val de Maris prend, sans se cacher, la main de Wivina et vient avec elle s’appuyer à l’arbre sacré. Ensemble ils se laissent imprégner de sa force vitale. Humana grandit en eux ; ils restent main dans la main. Un bon moment d’extase et de passion douce !

Dans une grotte attenante au jardin, ils vont dégager des rouleaux cachés dans des jarres de terre cuite.

Ainsi donc, les Errants ont aussi leurs archives secrètes !

Maître Val de Maris les confie aux deux chercheurs et leur promet un laboratoire et une aide technique pour ce travail de très longue haleine et de patience infinie.

Wivina comprend qu’elle devra rester bien des révolutions sur Archaïa ; ce travail ne sera pas fini avant une, voire plusieurs générations.

Maître Val de Maris lui passe un bras autour des épaules, et la regarde fièrement.

-          Je n’en ai ouvert aucun. Il faudra les traiter au préalable pour arriver à les dérouler et veiller à leur conservation … Un travail énorme ! Une vie de recherches !

- Vous m’avez bien attrapée, dit Wivina qui prend un air un peu boudeur…   mais qui, en réalité, rayonne de joie.

-          Je n’y suis pour rien ! Je ne connais ce trésor que depuis moins de deux révolutions.

-          Comment est-ce arrivé ?

-          Un songe. Je l’ai suivi … et j’ai trouvé. J’ai attendu le moment de partager ma découverte avec inquiétude !

Des documents, nous en avons maintenant beaucoup.

Au travail, mes amis, dit-il enjoué.

Ils redescendent un peu assommés par la découverte et ses conséquences sur leur vie. Wivina ressent un profond malaise… Pourquoi ce songe qui les conduit maintenant devant une quantité impressionnante de nouveaux témoignages du passé ? Qui dirige tout cela ? Sont-ils simplement réceptifs à l’appel d’Humana ? Elle voudrait penser que c’est parce qu’elle a ouvert son cœur que la nature lui répond… mais la peur reste ancrée en elle. Elle sait qu’elle doit vaincre cette crainte devant l’avenir, qu’elle doit juste être consciente de la force de vie en elle. Mais tout son corps craint, appréhende le futur…

 

La tension monte dans les milieux académiques. Maître Jenaro et Wivina sont actuellement à la direction d’une équipe pluridisciplinaire très importante. Des paléographes, des archéologues, des archivistes, des épigraphes, des spécialistes des différents supports, des radiologues, des linguistes, beaucoup de servants, etc. forment un écheveau de collaboration autour de toutes ces archives, de tous ces documents sous la direction exclusive des deux chercheurs.

L’Académia de Vallodia et mêmela Casa des servants sont devenues des ruches animées… L’histoire vient de bousculer la rigueur, et la vie reprend progressivement vers l’ouverture. C’est comme si le mouvement imprimé par les deux chercheurs avait bouleversé les tensions. Le travail s’effectue dans le cadre très fermé des Académias mais l’élan dynamique de cette recherche semble stimuler la vie d’Archaïa la conduisant vers l’humanisme. Wivina y pense parfois, s’en inquiète et s’en réjouit à la fois.

Quand elle en parle avec Maître Val de Maris, il la rassure en parlant de sa force.

-          Tout ton corps capte la force de façon extraordinaire. Et ce qui est merveilleux, c’est qu’il rayonne cette force autour de lui en transformant l’esprit de son entourage. Tu es très puissante, Wivina.La Dangala !

-          Pourtant je me sens si petite, si impuissante, si peu efficace !

-          Pardon ! En moins de six mois sur Archaïa, tu as révolutionné cette île ; l’ouverture que tu apportes est à peine croyable. J’ai beaucoup de difficulté à canaliser cette exubérance de mouvements divers. Et l’élément le plus impressionnant c’est que les servants n’en soient pas effrayés. Ils auraient pu te jeter comme une sorcière. Tu les tiens sous ton charme.

-          Vous les dominez bien plus que moi !

-          D’une autre façon, dirons-nous. Mais j’ai derrière moi l’énorme poids d’une tradition millénaire. Toi, tu avances seule !

-          Pas si seule… Les Errants me suivent, me soutiennent et je les apprécie.

-          Nous jouons enfin notre vrai rôle…Mais n’oublie pas que, durant dix révolutions, notre force traditionnelle n’a pas pu faire grand chose pour sortir Archaïa du marasme. Tu arrives et la lumière revient …

-          Je n’ai pu revenir que parce que vous m’avez appelée…

Pendant que les laboratoires sont installés pour traiter la formidable découverte de Maître Val de Maris, Wivina se consacre plus particulièrement au carnet de notes trouvé dans le fonds des Servants. Le culte, les dieux, les cérémonies, la vie… Tout y est, et en plus, elle découvre émerveillée les sentiments du jeune écrivain. Ce ne sont évidemment pas des notes de cours – cela paraissait anachronique – mais bien les mémoires d’un jeune homme malade, condamné par un mal incurable qui le paralyse petit à petit. Il vit dans la demeure d’un guérisseur – grand prêtre. Ce jeune homme, comme beaucoup de ses concitoyens, a reçu une très importante formation et, dans sa maladie, pour s’occuper, il écrit, il transcrit ce qu’il a appris, ce qu’il voit, il décrit aussi le mal qui le tient et qui va le tuer. Il parle de la perspective de sa mort, de ses peurs, de ses souffrances, de ses apaisements. Un récit poignant et attachant d’un archaïen remarquablement intelligent et intuitif, un humanien doué qui veut survivre par ses écrits. Un document extraordinaire d’humanité qui bouleverse très souvent Wivina.

Elle s’interroge sur la façon dont ce texte lui est parvenu. Son histoire lui est inconnue ; les servants disent ignorer tout de la genèse et du cheminement de ce fonds étrange. Les documents sont restés dans un local, comme oubliés, depuis ce qui semble une éternité. Ils sont restés enfouis là, laissés pour compte et cela pour une raison obscure. Qui a décidé de les sortir ? Même ce fait, qui est pourtant récent, reste vague ; il n’y a pas eu une décision précise. Les servants ont entamé du rangement, ils ont pensé à cette pièce à nettoyer et après, ils ont trouvé tout naturel d’appeler les deux spécialistes des archives antiques qui étaient justement réunis à ce moment-là.

 Etrange ! Dérangeant, parfois !

 Mais ce que Wivina y trouve lui fait oublier toutes ces questions angoissantes.

Elle situe ce texte vers –2400 avantla Révélation. A cette période, selon une tradition déjà ancienne, les archaïens vivaient en petites communautés autarciques mais en permanentes communications. Chaque village ou cité avait son mode de vie, ses croyances, ses cultes mais tout cela s’articulait librement autour d’une même foi : Humana a été donnée aux humaniens par une grande déesse bienveillante qui les aime et ne veut que leur bonheur, et qui distribue les dons de vie pour l’équilibre des communautés. C’estla Magna Danga.

Chaque village, chaque groupe était conscient de son individualité. Et dans chaque communauté, chaque individu avait son existence propre et libre. Ce sont des gens épris de liberté ; liberté pour chacun d’accomplir ses dons au sein du groupe et pour son bien-être, et de vivre sans contrainte pour l’harmonie de l’ensemble.

La nature d’Archaïa est dure, exigeante ; elle a aguerri ses habitants et avec elle, ils ont construit un système en parfait équilibre.

Les humaniens connaissaient les lieux de force offerts par Danga et y construisaient des lieux de cultes, des temples, des collines, des plate-formes, des jardins… selon leur inspiration et les idées de la communauté, selon les dons reçus par chacun également.

Leur exigence d’épanouissement personnel et le devoir individuel de développer le plus de dons possibles incitaient les archaïens anciens à rechercher la qualité, voire la perfection, dans leurs travaux. Tout ce qui valait la peine d’être fait, valait la peine d’être très bien fait. Les productions étaient réalisées pour résister à l’épreuve du temps.

Malheureusement, la rage destructrice du début de l’âge antique va utiliser ce souci de perfection dans l’anéantissement de l’œuvre archaïque, ne nous laissant que peu de traces importantes de cette culture exceptionnelle et, beaucoup de sites après avoir été détruits seront à nouveau utilisés par la société nouvelle, effaçant les derniers vestiges.

            Les archaïens anciens cultivaient des plantes indigènes ou importées par des marchands en communications avec d’autres îles qui vivaient de façon assez similaire.

Ces plantes étaient choisies en fonction de leurs vertus et chaque archaïen en étudiaient les qualités et les dangers.

Les enfants archaïens étaient fort libres, vivaient proches de la nature et connaissaient rapidement les vertus et pouvoirs de la végétation qui les entoure. Ils apprenaient à aimer Humana et à respecter son équilibre.

Ils recevaient leurs dons, lors de différentes cérémonies, véritables moments de communication avec la planète. Chaque village ou cité pouvait avoir différentes forces s’incarnant dans des dieux anthropomorphes ou dans des êtres vivants. Mais ces dongos n’étaient que des intermédiaires privilégiés entre les humaniens etla Magna Danga, seule divinité créatrice et toujours dispensatrice d’énergie et d’amour.

La plupart des jeunes gens, garçons et filles, se consacraient à l’apprentissage du savoir et notamment de l’écriture. Ces connaissances permettaient de garder les comptes, de rédiger et lire des poèmes, des ballades, des récits d’aventures, des nouvelles envoyées à travers toutes les îles. De plus, certains jeunes qui en avaient reçu le don étudiaient également des secrets techniques, comme celui de l’eau qui coule chaude et parfumée sur quelques collines ou certaines traditions plus spécifiques qui développaient des dons surnaturels.

Les rapports entre tous étaient régis par une Tradition et les jeunes les plus instruits en devenaient les gardiens. Généralement, dotés de beaucoup de pouvoirs, ils parcouraient les îles en véritables pasteurs et transmetteurs de la foi en Humana. Ils deviendront ceux que l’on appelle les Errants dont la genèse remonte donc à la nuit des temps et qui pour une raison encore obscure dans l’esprit de Wivina vont résister au grand nettoyage de la révolution de –1500 et aux différentes évolutions jusqu’à l’âge moderne.

Les rapports entre les gens étaient basés sur une éducation à la liberté et au respect du don de chacun. Les Errants n’imposaient rien mais supervisaient le respect de la loi fondamentale d’équilibre. Les biens étaient répartis en fonction des besoins de tous et chacun avait sa place et y était reconnu. La mobilité entre les communautés de vie était encouragée pour favoriser le développement des idées, des techniques, du commerce, de la foi, et éviter la consanguinité.

Ils étaient pasteurs ou cultivateurs, voyageurs ou commerçants, gardiens ou médecins, éleveurs ou danseurs, architectes ou manœuvres, poètes ou musiciens, prêtres ou servants… et chacun partageait les revenus de la production.

La vie était parfois difficile à cause de la rudesse du climat sec d’Archaïa mais chacun veillait au minimum vital de son voisin. Et la force les guidait tous. Une société où l’harmonie était l’objectif fondamental !

Les anciens archaïens aimaient parler et discourir ; ils disposaient d’une langue magnifique, subtile, expressive, souple, orale mais aussi écrite sur des supports les plus divers.

Le chant, principalement polyphonique chez les bergers et les agriculteurs, et la poésie scandée ou chantée chez les prêtres et les intellectuels ont joué un rôle essentiel : trait d’union entre les individus et les communautés.

Le jeune homme évoque l’existence de nombreux écrits qui circulaient, et étaient recopiés, chantés, lus. Il parle de certains récits qui lui paraissent admirables par leur humanité profonde, leur signification universelle ou leur curiosité. Pour lui qui sent sa fin très proche, c’est une richesse merveilleuse.

Chaque archaïen qui vivait pleinement son don se sentait proche d’Humana. Et le jeune homme écrit cette phrase admirable : « Nous devons être immortels dans toute la mesure de nos forces »[29] . Ils sentaient en eux une force d’élan communiquée par le magma et ils savaient qu’ils devaient la laisser s’épanouir mieux, tant au niveau de l’esprit que du corps. L’humanien est une merveille de la nature qui doit être choyée. De ce fait, tout devait être mis en œuvre pour son confort. Les archaïens dans leur recherche de la perfection ont inventé des systèmes extraordinaires pour créer le confort de chacun. Ils sont de grands bâtisseurs et ils vont intégrer des techniques telle que l’eau courante par exemple.

 - Un luxe disparu avec l’âge antique et qui n’est réapparu qu’à notre époque, pense Wivina !

Ainsi l’âge antique présenté par l’historiographie comme un progrès sur la barbarie, comme une avancée vers le monothéisme libérateur est en réalité une régression sociale, politique et humanienne.

 - Pas étonnant qu’on ait cherché à annihiler les preuves, que la plupart des textes aient disparus, certainement victimes d’un formidable autodafé, et que les temples, palais et collines aient été arasés ! constate Wivina.

Voici donc la vision idyllique de son monde que donne ce jeune homme. Il détaille en outre les symptômes de sa maladie, les traitements qu’il reçoit et leurs effets sur son corps. Ces soins démontrent une connaissance anatomique remarquable et un sens aigu du diagnostic. Ce jeune homme souffrait d’un mal incurable mais recevait tous les bienfaits de la connaissance de son maître. Il n’a pas souffert, sinon moralement, de sa dégradation physique progressive. Les plantes jouaient un rôle capital dans les soins et le guérisseur en connaissait de très nombreuses. De plus, il semblait avoir un don très développé pour apaiser les souffrances et les tourments du jeune homme qui, à plusieurs reprises, vante l’extraordinaire force des mains de son maître et qui en remerciela Magna Danga.

Il savait qu’il allait rapidement mourir et il a consacré toute son énergie, toute sa force à sa dernière passion : l’écriture.

Wivina est hypnotisée par la force du jeune homme.

 A la fin du texte, devant la dégradation visible de l’écriture, elle pleure. Il a dû tellement souffrir de ne plus pouvoir communiquer, d’être seul avec ses pensées, enfermé dans son esprit !

Wivina, plus de 4000 révolutions plus tard, pleure sur lui et ressent une profonde détresse ; elle perd un ami !

Ce qu’elle veut retenir de ce carnet, ce n’est pas tellement la vision idyllique de cette société, ce n’est pas l’idée qu’il faudrait reconstruire un monde tel, mais plutôt la force de vie. Ce jeune homme aime la vie… Il a peur de souffrir, de mourir, mais il apprend à domestiquer cette angoisse et le plus important aux yeux de Wivina, c’est qu’il n’a pas peur de vivre chaque instant. Sa vision du monde est résolument positive, constructive. Il a confiance, il a la foi. C’est cela que Wivina veut ramener sur Archaïa et sur Humana tout entière : Croire que la vie vaut la peine d’être vécue pleinement, croire que nos rêves valent la peine qu’on se bouge pour eux, croire que tous, nous avons notre place dans ce formidable projet de vie humanien, croire que chacun a en lui la force divine pour construire sa vie. Les mots de ce jeune homme éclairent le cœur de Wivina et lui apportent la lumière face aux ténèbres que distille la société. Elle aimerait retrouver la confiance naturelle de ce jeune homme. Mais elle doit avouer qu’au fond d’elle-même elle sent cette peur du lendemain. Comment la chasser ? Comment la gérer ? Et de prime abord, quelle est cette peur ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes jambes refusent désormais de me porter. En général, je m’en accommode plutôt bien puisque je vis sans cesse dans la cabane de Chaman qui fait tout pour me servir.

Un jour ,Chaman a décidé de m’emmener dans un endroit particulier d’Archaïa. Deux villageois m’ont porté en litière jusqu’à ce lieu. Le chemin était long et escarpé ; je me faisais du souci pour mes porteurs mais également, plus d’une fois, j’ai craint de tomber. Chaman nous pressait voulant absolument que nous arrivions le plus vite possible.

 L’endroit est réellement exceptionnel. La vue est magnifique. Nous étions sur un plateau aride, balayé par les vents avec quelques rochers épars, comme semés là par un géant. Cette plate-forme surplombe un canyon profond, une véritable coupure franche dans la roche au fond de laquelle coule un torrent sauvage qu’on ne peut apercevoir qu’en se penchant au-dessus du vide… Notre planète porte les stigmates de la force de la nature et des déchirements des éléments. Là-haut, on se sent infiniment petits.

Fatigués par le trajet, nous nous sommes assis au bord du précipice et nous sommes restés silencieux un long moment. Je méditais sur la vie et la mort, sur l’écoulement du temps, sur le but de notre présence sur Humana…Que pensaient mes compagnons ? Je l’ignore mais il est certain que leur réflexion portait sur des questions fondamentales bien éloignées de nos soucis quotidiens. Chaman s’est mis à psalmodier ; nous étions comme soulevés du sol. J’ai senti pénétrer en moi une force ; j’avais l’impression que j’allais pouvoir me lever en marchant à nouveau. Mais je n’en voyais pas l’intérêt ! Je laissais partir mon esprit au gré du chant de Chaman ; j’étais avec les dongos et je pouvais admirer Humana d’en haut. J’ai su que je n’avais plus peur de la mort. J’ai compris que j’avais encore une mission à accomplir mais qu’il me serait doux de partir. Je découvris que mon bonheur était ici. Je ne pourrais dire combien de temps nous sommes restés au point de vue du canyon. Est-ce simplement quelques heures ? Plusieurs jours ? Je l’ignore. Quand mes compagnons m’ont ramené, tous les villageois nous ont regardés avec crainte et déférence comme si nous étions des revenants de l’autre monde…Mais rapidement, la vie a repris son cours normal.

Ni YChaman, ni mes compagnons ne m’ont parlé de leur expérience mais je sais par leur regard qu’elle occupe tout leur cœur et qu’ils ont vécu des évènements semblables.

Cet endroit est un lieu source d’Humana. Trop puissant pour y élever un lieu de culte… Il doit rester secret et naturel…

J’y ai vu un Iguovadien, cet animal mythique, celui des légendes de la création d’Humana… Il faut respecter cet environnement pour qu’il continue à vivre pour Humana.

Cette nuit, j’ai rêvé d’un Oboï, autre animal mythique, symbole de la force de vie sur Humana et dela Connaissance Universelle. Nous le représentons sur les parois de nos grottes sacrées, dans nos cryptes et nos catacombes… Il nous inquiète par sa force violente… Dans les légendes, un coup de griffe de l’Oboï peut créer un canyon tel que celui que nous avons admiré. Mais Chaman m’a dit que l’Oboï est au cœur de notre Univers, détenteur du Savoir, du Pouvoir et dela Tradition, comme le montre la constellation stellaire qui porte le nom de l’Oboï Sacré… Jamais personne à ma connaissance n’a rencontré d’Oboï. Si notre monde en porte des traces légendaires, il ne se manifeste plus…

Un mythe raconte qu’il vit dans le Nord, terre de tous les mystères, et que sa rencontre donnela Connaissance.

 

 

Texte dit du jeune Homme, traduction de Wivina Da Viva.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XV.

 

 

 

Lors de son premier congé scolaire, Maria enthousiaste vient en compagnie de Julia et Wally découvrir la nouvelle vie de sa maman. Tout l’enchante, tout l’émerveille dans ce pays si différent des Isolae Unificae : La lumière, la couleur des vêtements, la façon d’être des gens, la chaleur de la vie. Elle s’extasie de voir qu’ici sa maman est considérée comme une ‘grande dame’, comme quelqu’un de pouvoir. Et Wivina quant à elle, s’étonne que sa fille la perçoive ainsi ; elle n’en avait pas conscience.

Un soir, elles descendent dans la crypte de l’Académia ; Wivina veut montrer la statue à Maria. Ensemble elles ont prié et  Wivina a senti ses forces encore décuplées par la présence de sa fille. Celle-ci commence à percevoir les énergies et laisse s’ouvrir son cœur avec tellement de spontanéité et de naturel que le cœur de Wivina en est enrichi.

Maître Val de Maris est entré quand elles étaient en prière. Il les a admirées longuement avant de venir doucement poser une main sur l’épaule de chacune d’elles. Wivina n’a pas bougé ; elle a conjugué leurs forces. Maria a été surprise, elle s’est retournée pour voir qui la dérangeait. Elle l’a longtemps regardé, lui a souri et, dans un geste de grande confiance, sa main droite est venue se poser sur celle de son père qui enserrait son épaule gauche. Il a senti la force naissante de son enfant et lui a transmis tout son amour. La fillette est heureuse et priela Mère pour ce moment de bonheur. Elle trouve que son père est encore plus beau que ce qu’elle imaginait. Elle sent en lui un pouvoir extraordinaire qui la fascine. Elle en est fière. Cela valait la peine d’attendre dix révolutions pour le connaître. C’est un être d’exception ; sa maman avait bien raison. Elle pense que si elle l’avait toujours côtoyé, elle ne verrait peut-être en lui qu’un être banal comme tous les pères de ses copines. Tandis qu’elle a la chance de le découvrir à un âge où elle peut mesurer toute l’importance de sa force.

C’est Wivina qui rompt le silence en leur proposant de s’embrasser. Il serre alors sa fille contre lui et pleure d’émotion. Maria est intimidée de voir cette force de la nature l’admirer en pleurant. Elle le console en lui affirmant qu’elle est très fière d’avoir le plus merveilleux des pères. Il réprime difficilement un sanglot. Wivina se poste derrière lui et lui impose les mains. Il retrouve peu à peu son calme et remercie sa fille de sa voix chaleureuse et tendre. Ils sont si heureux !

Il lui demande bien sûr pour leur sécurité de garder le secret. Malheureusement, il devra éviter, dans la mesure du possible, de les rencontrer en public ; il s’en excuse auprès de sa petite fille qui le comprend très bien. Wivina lui a très clairement expliqué la situation et Maria se contrôlera.

Maria parle de la statue dela Mère et des statuettes trouvées dans la montagne. Il l’écoute avec admiration. En même temps, son cœur saigne ; il aimerait tant vivre chaque instant avec ses deux fées ! Et au lieu de cela…

Wivina a compris son tourment mais elle ne peut rien pour lui.

La cloche de la prière de la fin du jour les ramène à la réalité. Ils doivent se séparer. Maria colle spontanément deux gros bisous sur la barbe douce de son père. Ils rient ensemble. Ils sortent séparément de la crypte. Ce soir, les rêves de Maria seront doux et heureux ; elle sait qu’elle va les réunir !

 

Le travail est intense. Cinq semaines se sont déjà écoulées depuis le départ de Maria. Elle lui manque terriblement mais Wivina n’a pas le temps de s’apitoyer. Elle n’a pas revu son aimé non plus, sauf dans les réunions officielles. Ils n’ont pas le loisir de penser à eux !

            Après une dure journée au laboratoire, elle continue à trier le fonds des servants avec Maître Jenaro dans la réserve précieuse de la bibliothèque dela Casa. Elle soulève un carton assez lourd afin de pouvoir le déplacer et l’ouvrir et … Elle ressent en elle un profond malaise, un appel trouble … Elle pense à Pia mais ne sait pas pourquoi. Elle se sent de plus en plus mal et ses forces la quittent. Elle lâche le carton dont le contenu s’étale sur le sol. Maître Jenaro se précipite, la voit si pâle, la soutient pour l’aider à s’asseoir et lui impose les mains. Wivina retrouve petit à petit de l’énergie. Son visage reprend des couleurs. Elle va mieux. Mais dans cet échange, elle a eu le temps de sentir que Maître Jenaro lui-même est épuisé. Ils se regardent désolés.

-          Merci, Maître Jenaro !

-          Que s’est-il passé ? Vous êtes trop fatiguée ; il faudrait vous ménager un peu ! Nous ne sommes pas raisonnables tous les deux.

-          Oui, je l’ai senti. Nous voulons aller trop vite ! Nos corps ne suivent plus. Mais il y a eu autre chose, comme un appel en moi et je n’ai pas pu le saisir, le localiser. J’ai pensé à Pia, je ne sais pas pourquoi. Peut-être est-ce cela ? Je vais essayer de joindre l’hospice de soin pour prendre de ses nouvelles. Je n’y vais pas assez souvent. Elle me repousse. Giorgio est de plus en plus exclusif et possessif. J’ai peur pour eux deux.

Wivina et Maître Val de Maris n’ont pas caché à Maître Jenaro le lien et la situation exacte des jeunes gens. Il comprend parfaitement l’inquiétude de Wivina.

 

A l’Académia, un message est arrivé à l’intention de Wivina : Pia et Giorgio en fuite – forces de sécurité en alerte – prudence.

Elle avait donc bien senti le problème. L’angoisse de Pia était telle qu’elle a dû appeler mentalement sa sœur au secours ou peut-être s’excuser de son geste…

 

Wivina est rongée d’inquiétude, de peur et ne sait pas pourquoi. Depuis son malaise dans la bibliothèque, une angoisse la poursuit ; elle a l’impression de s’engager sur un chemin difficile, glissant, dangereux… encore plus instable que le sentier du sanctuaire de Lovina. Elle sent la violence, la destruction planer autour de son esprit ; sans cesse, l’image du sanctuaire saccagé et des runes brisées s’impose à elle et la rend malade d’appréhension. Elle voudrait ne voir que ‘l’étoile de Danga’ mais une ombre plane au-dessus de la fleur et cette noirceur est malsaine. Elle voudrait contrôler sa peur mais elle n’y parvient plus.

 

Maître Momebar et Maître Val de Maris lui demandent de venir les rejoindre à l’hospice de soins. Cette présence des Errants à ses côtés la rassure ; elle n’est plus seule.

-          Wivina, tu connais Maître Momebar. Il n’est pas simplement un ami qui soigne Pia et Giorgio. Tu as perçu qu’il est un Errant puissant. Il a été surpris par la force que tu rayonnes et il te reconnaît commela Dangala. Il t’admire et nous aidera.

Depuis notre première rencontre, il connaît notre histoire et il a soutenu mon parcours durant ces dix longues révolutions loin de toi. C’est par sa force que j’ai pu être mentalement auprès de toi à la naissance de Maria.

Cependant, toute sa force et sa patience n’ont pu aider Giorgio qui, le voyant comme mon ami, le perçoit en ennemi. Tout comme l’admiration de Pia à mon égard est une entrave supplémentaire. Nous ne pouvons guère les aider tous les deux mais je voudrais essayer de limiter les dégâts qu’ils peuvent accomplir tant ils sont guidés par la haine.

Tu vois, tout pouvoir a ses limites. Les miennes sont avec mon propre fils… parce que je suis déçu. Je ne parviens pas à l’accepter tel qu’il est et je ne peux contrôler ma déception et ma culpabilité. Nous allons essayer de les localiser par la pensée.

Ce que nous allons tenter va être très éprouvant ; si tu ressens le moindre malaise, arrête tout de suite. Nous allons associer nos pouvoirs pour tenter de rencontrer l’esprit de Pia qui me semble moins fermée et plus émotive que Giorgio. Wivina, tu as ressenti son appel quand ils se sont enfuis, cela devrait nous aider.

Wivina est impressionnée de découvrir la force des esprits qui, ensembles, décollent à toute vitesse. Elle ressent un vertige, une oppression mais également un extraordinaire sentiment d’ivresse.

Mais l’effort mental est trop important pour elle ; elle est épuisée par son rythme de travail et elle s’effondre sur le sol.

Sans avoir besoin de se concerter, les deux Errants décident de se rendre dans la propriété Val de Maris pour se ressourcer. Quand Wivina voit qu’ils arrivent devant la grande bâtisse, une nouvelle appréhension la saisit. Devançant sa question, Maître Val de Maris la rassure en précisant que son épouse est en maison de repos pour quelques semaines ; la maison est vide.

Wivina peut admirer l’architecture du palais ; elle la ressent vibrer en elle. Elle se sent en parfaite communion avec toutes les vies qui se sont écoulées ici comme si elle rentrait chez elle après une longue errance. Elle s’en veut de penser cela ; elle se sent coupable de prendre la place de cette pauvre femme blessée, d’effacer cette épouse qui, à raison, la déteste.

Encore une fois, Maître Val de Maris perçoit ses pensées et d’un geste tendre la rassure et l’invite à le suivre dans le jardin. Ils traversent le parc, marchent un bon moment dans le vent qui les détend et arrivent devant un magnifique manganier. Wivina s’en approche, le touche.

Quelle force !

 Tous les trois ôtent leurs vêtements et viennent s’adosser à l’arbre main dans la main. L’endroit est extraordinaire. Sur cette plate-forme dominantla Magna Aqua, l’horizon s’étend à l’infini pour rejoindre les dongos. L’air du large leur apporte une force nouvelle, véritable appel à la vie.

Comme à Lovina, l’esprit de Wivina pénètre dans un monde au-delà d’Humana et rencontre un déchaînement d’amour. Mais soudain, une terrible douleur la transperce ; elle hurle sa souffrance dans le déchirement de son corps.

Elle reste pantelante adossée à l’arbre et perçoit vaguement que Maître Val de Maris vient de vivre la même souffrance. Maître Momebar plus serein mais inquiet essaie de les réconforter. Maître Val de Maris prend Wivina dans ses bras. Ensemble, ils pleurent sur une angoisse dont ils ne perçoivent pas l’origine. Ils savent qu’ils seront heureux ensemble, que la force de vie est en eux mais qu’ils vont connaître une profonde blessure.

Wivina pour essayer de se distraire de cette angoisse interroge les deux compagnons sur le champ de force de ce lieu qui est un point de ressourcement des Errants mais dont ils ignorent la genèse.

Tous les trois passent la soirée à deviser sur les traditions d’Archaïa, sur l’histoire proche et ses troubles, sur l’avenir de l’île. Et lorsque Wivina quitte les deux Errants pour aller dormir, elle se retrouve seule et désemparée au pied de son lit. Admirant la beauté de la nuit étoilée, elle prie.

-          La souffrance viendra ; je l’accepte. Je demande simplement que Danga me garde la main dans la sienne. Si je dois douter de tout, même de l’amour, que Danga reste auprès de moi.

Cette pensée l’apaise. La porte de sa chambre s’ouvre… Il ne peut dormir… Il a vu la lumière… Il la rejoint dans sa prière un long moment. Puis ils s’allongent l’un contre l’autre et s’endorment. Au réveil, elle est heureuse de le retrouver à ses côtés et de cueillir son premier sourire matinal. Ce matin, ils sont bien reposés et ils sont prêts à affronter la vie et ses difficultés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XVI.

 

 

 

La vie suit son cours. Le travail occupe tout le temps de Wivina et il lui arrive d’oublier Pia et Giorgio en fuite.

 Elle essaie de mieux gérer son travail, elle voudrait contrôler son angoisse mais la peur couve en elle et elle en ignore toujours la source.

 

Maria, Julia et Wally reviennent sur Archaïa pour une semaine de congé. La joie des retrouvailles est grande mais paradoxalement, la présence de sa fille à ses côtés augmente l’appréhension de Wivina. Elle se sent coupable de l’abandonner. Elle a le sentiment de lui avoir offert une vie difficile à assumer. L’exemple de Pia et Giorgio, ces deux jeunes écorchés par le manque de confiance en eux la perturbe. Elle voudrait pouvoir tout arrêter, rester avec sa fille et lui donner un père présent et disponible.

Mais chaque jour, ne pouvant se libérer de son travail, elle l’abandonne pour rejoindre ses vieux papiers. Julia et Wally sont eux-mêmes tellement passionnés par tous ces documents désormais à leur disposition que la petite Maria se retrouve parfois seule dans sa chambre à l’Académia pour étudier sa grammaire et son vocabulaire archaïens.

Au terme d’une longue journée de déchiffrage et de réunions, quand Wivina revient à l’Académia, l’angoisse l’étreint : Où est Maria ? Chacun la croit avec un autre… l’appartement est vide, la petite fille est sortie en emportant un sac et ses statuettes.

Avec qui est-elle partie ? Qui ? Comment ? Maria parle à peine l’archaïen. Quelqu’un qui parle le blanqui ? Et Wivina horrifiée croit comprendre… Pia ! Ce ne peut être qu’elle !

Wivina court retrouver Wally et Maître Jenaro au laboratoire et essaie de s’expliquer ; elle est bouleversée.

Elle contacte Maître Val de Maris. Il est atterré !

Il lance immédiatement un plan d’alerte auprès des forces de sécurité.

Puis il hurle sa détresse. Il est fou de rage ! Sa fille ! Pas sa fille !

Wivina de son côté descend dans la crypte de l’Académia. Elle veut essayer seule d’établir un contact de la pensée mais elle ne rencontre que le vide de sa propre angoisse.

Deux jours d’horreurs, d’attente, de vide !

Wivina ne dort pas, sursaute pour tout, ne peut même plus travailler.

 Maître Val de Maris fait fonctionner tous ses réseaux de communications… Rien !

 Il trépigne, crie, s’énerve…

Rien !

Wivina est en prière au pied de son lit, incapable de dormir. Elle refuse les calmants ; elle ne trouve un peu de paix que dans la prière, dans sa foi profonde.

-          Magna Danga, ne me lâche pas la main, je suis en aveugle…

Elle reçoit un appel et se précipite

-          Wivina… Je vais mourir… Je te demande pardon… Je viens de prendre une dose terrible… Pardonne-moi…. Giorgio était fou… Il l’a tuée… Il te détestait…. Il haïssait son père… Il s’est vengé de votre amour…. Il l’a tuée…. Et moi, je l’ai tué…. Je vais mourir… Pardon, Wivina….

-          Pia, où êtes-vous ? Je veux vous retrouver…Dis-le-moi, je t’en supplie !

-          Cave… Palais… Sa mère….

 

Le silence. L’horrible silence !

 

Wivina parvient à trouver assez de lucidité pour contacter Maître Val de Maris.

D’une voix cassée, brisée, elle arrive à répéter les mots de Pia.

Dans un éclair, il a compris.

-          Je t’envoie un véhicule avec mon chauffeur. Je vais voir.

Il bouillonne ! Il court dans la cave, bouscule tout, fouille. Dans un recoin, il trouve les trois corps…

 Ils sont morts !

Il prend sa petite fille dans ses bras, il veut lui donner sa force de vie, la ramener près de lui mais il est trop tard, beaucoup trop tard…

 Alors il pousse un terrible cri de bête traquée. Dans la grande bâtisse, c’est l’effervescence, la course folle… mais il est trop tard !

 

Quand Wivina arrive deux heures plus tard, elle est pâle comme le marbre blanc.

Elle est vêtue d’une simple tunique légère ; elle n’a pas mis de foulard sur sa tête.

Wally, Julia et Maître Jenaro l’accompagnent. Ils sont atterrés !

Les corps ont été remontés dans le grand salon d’apparat.

 Maria est si belle.

Wivina se jette sur elle. Elle va pleurer des heures sans que personne n’ait le courage de la détacher de son enfant. Elle ne voit rien, n’entend rien. Elle pleure.

Dans la bâtisse, tout se met en place, tout s’organise mais elle est absente.

La mère de Giorgio a dû être hospitalisée suite à une horrible crise d’hystérie. Pour Maître Val de Maris, désormais elle ne compte plus. C’est elle qui a accueilli le jeune couple avec la petite fille et elle n'a rien fait pour empêcher ce drame, bien au contraire. Elle est plus coupable qu’eux. Elle n’est peut-être plus très équilibrée … Alors qu’elle reste dans ce monde ! Il ne veut plus rien avoir à voir avec elle.

Il ne peut plus que regarder la grande détresse de Wivina qui pleure sur le corps de sa petite fille, son trésor.

Quand elle n’a plus de larmes, elle se relève et elle vient s’asseoir au pied des cercueils exposés côte à côte. Elle garde le regard dans le vide. Les gens passent, saluent mais elle ne voit personne.

Seul Maître Val de Maris se penche parfois vers elle et lui murmure des mots à l’oreille… Il lui communique quelques éléments de l’organisation de la cérémonie pour essayer de la raccrocher. Elle acquiesce mais ne dit mot. Il lui apporte également de temps en temps un fruit et une tasse de cordial qu’elle accepte de sa main seulement.

Pour la cérémonie, elle va pourtant s’habiller seule. Elle sera une grande dame !

Les trois corps seront déposés dans le caveau familial Val de Maris ; Il l’a voulu ainsi.

Beaucoup de monde, la foule des officiels, un parterre impressionnant de servants, son personnel, les collaborateurs du laboratoire et de l’Académia, leurs amis, les compagnons anonymes, leurs relations… Wivina a seulement demandé qu’on ne prévienne pas sa mère. Elle le fera elle-même, par après, quand elle en trouvera la force ; elle ne peut pas pour le moment.

La cérémonie est très belle, très sobre, très pieuse et le recueillement ambiant apporte le réconfort moral. Maître Val de Maris a revêtu sa grande tenue d’apparat ; il est très pâle, défait mais il est droit, fier, un roc face à l’adversité.

Il a pris Wivina par le bras pour suivre les cercueils. Elle vit comme un pantin de bois bien guidé mais il ne ressent plus rien, sinon un grand vide. Le bras de son aimé ne lui procure aucune force. Ils sont réunis en public mais c’est devant le cercueil de leur petite fille.

Wivina n’a plus qu’une prière :

- Magna Danga, je viens de toucher le fond. Mon humanité se révolte. Garde-moi ton aide, ne me laisse pas tomber et m’écraser. Je n’ai plus que ta main qui me tient par le bras de cet ami que j’aime.

Maître Val de Maris est révolté au fond de son cœur ; il maudit les dongos qui lui imposent cette blessure : son propre fils a assassiné le trésor de sa vie, sa petite fille adorée en qui il mettait tant d’espoir. La colère gronde en lui. Comment pourra-t-il oser regarder en face celle qu’il sent flotter à son bras, celle qu’il aime par-dessus tout ? Comment pourra-t-elle encore lui accorder sa confiance ? Il n’y a pas de dieux sur Humana ; ils ne pourraient pas accepter cela, ils ne pourraient pas tolérer que leurs créatures soient capables de tant de violence !

Wivina croyait avoir usé ses larmes mais devant le petit cercueil qui s’enfonce dans le caveau, la digue lâche à nouveau. L’assemblée est émue devant la souffrance et le désespoir de cette mère que tout le monde admire et aime.

Le cortège rentre à la grande bâtisse dans un silence pesant.

Quelques amis veulent les entourer mais ils ne le souhaitent pas. Wivina embrasse Maître Jenaro, Maître Momebar, Julia et Wally, tous bien malheureux.

Et devant ses amis étonnés, simplement, d’une voix où les mots s’articulent avec difficulté, elle demande à Janis Bruno de les conduire, elle et son maître, au pied de la colline où il l’avait laissée seule lors de leur première promenade dans les collines. L’Errant comprend qu’elle veut retourner là-haut avec lui ; elle veut aller sur la falaise, dans ce lieu de deuil. Il accepte, étonné de cette démarche, mais il la suivra partout où elle le souhaitera.

Au pied du chemin, il ordonne à son chauffeur de rentrer et de se tenir à la disposition de leurs amis. Il le contactera quand ils auront besoin de ses services. Le brave homme est inquiet, il hésite à partir, à les abandonner. Wivina lui touche le bras et lui promet qu’ils ne feront pas de bêtises…

- Nous sommes trop épuisés pour cela, essaie-t-elle de plaisanter.

Devant le regard franc de Wivina, le chauffeur accepte et repart vers le palais.

Wivina regarde Maître Val de Maris, lui prend doucement la main et ils commencent à marcher. Dans leur fatigue, leur épuisement physique, ils sont vite essoufflés mais ils continuent lentement. Ils arrivent à la hauteur de la sente où ils s’étaient séparés. Ils continuent de monter. Sur la plate-forme, Wivina se laisse tomber contre le tronc d’un grand arbre et il la rejoint. Ils sont adossés au tronc et à ce moment, Maître Val de Maris éclate en lourds sanglots. Toute la tension contenue, toute la colère débordent. Il pleure, comme Wivina a pleuré sur le petit corps mort. Elle le prend dans ses bras et elle lui caresse délicatement les cheveux, le cajole comme un enfant. Il coule, il s’enfonce, il va toucher le fond, alors qu’il est dans les bras doux de celle qu’il aime !

Wivina, épuisée, a fermé les yeux…. Elle rêve.

Maria est près d’eux ! Qu’elle est belle et rayonnante !

Pour Wivina, il ne fait pas de doute que Maria est près dela Grande Mère de tous, si belle et si gentille. Elles ne feront plus qu’un seul être dans la foi de la vie.

Pia est là aussi ; Wivina lui pardonne, parce quela Grande Mère peut lui pardonner tout le mal qui entoure les hommes.

Giorgio aussi est présent mais il souffre, il ne rayonne pas ; sa haine sera longue à guérir.

Wivina perçoit en son sein que Maître Val de Maris souffre parce qu’il a fermé son cœur.

Elle voudrait pouvoir trouver les mots pour lui dire que Maria est là.

Elle devrait pouvoir lui demander de vivre désormais toujours près de lui.

Elle aimerait qu’ils aient ensemble un fils et une fille.

Elle voudrait l’aider à pardonner.

Elle aimerait lui parler de l’amour de Maria pour lui.

Elle doit lui dire combien elle l’aime.

Et que même s’il doute,la Magna Danga l’aime toujours.

 

Il faudra ouvrir ce lieu à l’Amour.

Pour que les mères puissent pleurer leurs enfants,

 Pour que les pères puissent pardonner à leurs fils qui les déçoivent,

Pour que les humaniens retrouvent la miséricorde et la conscience.

 

Leur colline doit rester secrète ; c’est un puits, un nid d’amour… Ils y retourneront et Maria sera avec eux dans leur coeur.

Wivina aimerait aussi reconstruire le jardin de la conception de Maria pour que la vie refleurisse sur Archaïa.

Avec eux, les femmes vont retrouver Humana et la glorifier. Ils vont ouvrir le cœur féminin d’Humana.

Maître Val de Maris les protègera de son immense amour et Wivina serala Dangala vivant avec un grand Dongolo.

Merci la vie !

Wivina sourit béatement devant cette merveilleuse vision de la vie.

Maître Val de Maris qui s’est levé, la regarde étonné, peut-être un peu choqué de ce sourire, de ce bonheur qui apparaît sur le visage de son aimée.

Il s’accroupit devant elle et il va la toucher.

Elle ouvre les yeux et lui caresse délicatement le visage.

-  Elle était là…

-          Tu l’as vue ?

-          Oui. Ouvrez votre cœur ! Elle vous cherche.

-          Je.

-          Si, vous le pouvez parce que vous m’aimez, parce que nous aimonsla Magna Danga et qu’elle est avec nous, qu’elle a pitié de notre détresse.

-          Les dieux sont violents !

-          Laissez cela aux humaniens. Les dongos ont déjà trop à faire avec le seul amour que pour s’occuper des misères, de la souffrance et du mal. Cela, c’est le domaine des humaniens, et c’est votre devoir d’Errants de les en empêcher, de garderla Tradition pour l’équilibre, la liberté et le respect des dons de chacun.

Il la regarde, esquisse un pâle sourire.

-          Nous sommes enfin ensemble mais le prix à payer est très lourd, trop écrasant !

-          Maria veille désormais sur nous et son immense cœur pur d’enfant va nous aider à porter ce poids.

-          Je voudrais avoir ta foi.

-          Vous l’avez, réveillez-la. Ouvrez votre cœur au message de votre petite fille.

Wivina chante doucement la mélopée funèbre qu’elle a entendue ici même et qui est restée gravée dans sa mémoire. Il s’agenouille et pose sa tête sur l’épaule de Wivina qui le berce, et il peut voir Maria, il peut écouter son message, il peut y croire.La Magna Danga n’avait pas lâché sa main mais il ne voulait plus la sentir.

Apaisé, il donne un léger baiser sur le front de son aimée, puis il y appuie son propre front. La vie revient dans ces deux corps déchirés et meurtris par la violence des humaniens mais consolés par la miséricorde des dieux, par un immense cœur féminin.

Ils sentent maintenant que ces corps bouleversés retrouvent leurs exigences. Ils ont soif, faim et ils ont bien besoin de dormir. Péniblement, courbaturée, Wivina se relève, le prend par la main. Ensemble, ils redescendent. A la hauteur de la petite sente, ils tournent à droite. Il la guide sur un étroit sentier très difficile. Souvent ils s’arrêtent, se réconfortent et repartent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après une longue pause, je veux encore m’efforcer de rédiger quelques lignes. La vie me quitte, mon corps n’a plus toute sa chaleur. Pourtant, Je veux essayer de partager encore une fois, la richesse de ce que je vis.[30]

Deux évènements importants doivent être transcrits dans ces feuillets.

Des étrangers[31]sont passés au village. L’événement est fréquent mais ces humaniens étaient très différents. Voyageant sur toutes les îles, ils nous ont donné des nouvelles d’Humana tout entière. Les veillées[32]en leur compagnie étaient des moments de partage hors du commun. Chaque île était décrite et chaque peuple d’Humana semblait défiler devant nos yeux. Nos hôtes étaient d’extraordinaires conteurs. Je voudrais avoir encore la force de transcrire tout ce qui fut raconté… mais cela ne sera plus ma tâche. Humana est un vaste monde où la richesse vient de la liberté et de créativité de chaque communauté. Et cela est si beau ! Ces humaniens là en sont les gardiens[33]. Ils partagent leur savoir, leurs découvertes. Ils ont en outre une richesse personnelle remarquable.[34] Ils m’ont prodigué des soins qui ont certainement prolongé sensiblement mon existence. Mais il ne s’agit pas seulement d’une force physique. J’ai découvert grâce à eux une formidable énergie intérieure qui m’aide à aller au-delà de mes souffrances physiques, au-delà de mes peurs, au-delà de mes découragements. Je ne pouvais empêcher la peur de m’envahir en pensant à ma mort prochaine. Un gardien m’a expliqué que la mort n’est pas une disparition. Quand on voit le bateau quitter le port et voguer surla Magna Aqua, un moment, il disparaît à notre vue (ce qui selon Chaman est la preuve que Humana est une sphère. Cela je ne le comprends pas !) Mais le bateau invisible est toujours présent sur l’Aqua. Nous ne pouvons simplement plus l’apercevoir. Ainsi est la mort.

L’un (ou l’une) de ces étrangers qu’ils appelaient du nom de ‘suprême-gardien-sorcier-guérisseur’ [35] semblait être le chef, même s’il régnait entre eux une parfaite égalité. Il s’agissait en réalité d’une reconnaissance implicite de sa force morale et spirituelle. Chaman a passé beaucoup de temps en leur compagnie. J’ai senti que Chaman y puisait beaucoup d’énergie. J’ai pu entendre beaucoup de leurs conversations – leur enseignement n’a rien de secret. Je suis cependant très loin d’avoir compris tous les propos qui s’échangeaient. Ils abordaient des connaissances trop éloignées de mes capacités. Ils parlaient de l’Astre de lumière, des astres de la nuit, des forces naturelles d’Humana. Mais ils discouraient beaucoup sur l’amour de Danga et sur l’aide des dongos…

Je pense que ces gens viennent d’un autre monde. Leur pouvoir est très grand ; ils sont des envoyés des dongos. Ils sont en communication avec ce que Chaman appelle l’Univers[36], ce que je ne comprends pas.

Quand ils parlent, je comprends les mots, mais je suis incapable d’imaginer, de visualiser les notions qu’ils abordent. Je n’arrive pas à voir un autre monde que celui que j’appréhende. En parlant avec eux, en écoutant, j’ai cependant perçu que si mon existence sur Humana tend vers sa fin, j’aurai encore la possibilité d’apprendre, de découvrir, de comprendre. Mon expérience de vie ne sera pas unique. Si mon corps meurt et retourne à Humana, quelque chose restera, vivra et pourra se nourrir des expériences et des connaissances acquises dans cette vie. J’ai ma place aux côtés des dongos. Danga m’attend et sera heureuse de partager avec moi l’énergie acquise durant cette vie. Le ‘Suprême’ m’a appris cela et j’en suis heureux.

La présence de ces humaniens dans notre communauté semble avoir été voulue par un guide.[37]Ils avaient une mission[38]. Ils sont restés plusieurs révolutions de l’Astre surla Colline Sacrée. Ils ont travaillé là-haut et dorénavant, l’eau du bassin coule tiède en répandant un parfum nouveau.

Je n’ai pas pu m’y rendre. Des amis m’ont apporté une coupe de cette eau et m’ont expliqué combien le bonheur était grand de s’y plonger. Les étrangers ont également dressé les dessins pour la construction d’un petit temple[39] surla Colline sacrée. Là-haut, le pouvoir des dongos pourra être offert aux habitants. Toute l’île d’Archaïa viendra ici pour recevoir les dons de Danga. Notre colline est un point de rencontre privilégié des archaïens.[40]

 

Je suis heureux d’avoir pu vivre – même de loin – cette transformation de notre communauté. Les étrangers nous ont mis en garde : ce rôle sera difficile et exigeant mais essentiel pour Humana,la Tradition Spirituelle, toute notre culture.

 

La seconde expérience que je souhaite partager vient de ma propre vie.

Hier, j’ai ressenti une très grande oppression. Mon corps épuisé de lutter contre la souffrance a voulu s’arrêter. J’ai de prime abord été pris de panique ; j’étais seul dans la cabane de Chaman. Ensuite je me suis senti fort perplexe devant un état nouveau pour moi : je ne souffrais plus. J’ai pu alors apercevoir mon propre corps étendu sur ma couche. J’étais ailleurs, je flottais au-dessus de moi-même. J’ai vécu un moment de grand bien-être. J’étais extrêmement heureux d’être là et il me semblait que j’allais pouvoir comprendre tout ce dont les étrangers avaient parlé. J’ai aperçu Chaman qui revenait ; Chaman a secoué mon corps, lui a insufflé à nouveau la vie… La souffrance terrible est revenue. Je n’en veux pas à Chaman de m’avoir ramené à la vie. Je sais que je dois encore vivre un peu pour transcrire et également pour apprendre. La vie, même dans la souffrance, est très belle. Je sais cependant que j’accepte de mourir car j’ai connu un grand bonheur que je ne pourrai jamais décrire.

Chaman m’a parlé des coutumes des îles de Colonia où les habitants cherchent à approcher la mort pour mieux apprendre la vie. Ce jeu me semble très dangereux mais il peut certainement apporter une grande expérience.

 

Je n’écrirai plus ; chaque mot est une trop grande douleur physique. Je suis épuisé mais…HEUREUX.

 

J’offre ces feuillets à ma communauté ; Chaman en sera le gardien[41].

Le Suprême qui a lu mes écrits m’a prédit qu’ils ne seraient pas perdus. Les humaniens en auront besoin dans l’avenir pour retrouverla Tradition, les dons et l’énergie vitale.

A toi, lecteur de l’avenir, je veux te dire que plus j’avance vers la mort – ce qui est au fond le chemin de chacun – plus je me sens proche de l’amour incommensurable de Danga.

Ami du futur, si tu ne devais lire qu’une seule phrase de mes feuillets je souhaiterais que ce soit celle-ci :

            Aime et ne t’en lasse jamais.[42]

La souffrance, les peurs, les angoisses, le confort, les biens matériels n’ont aucune importance et disparaissent avec ta vie mais pas l’amour de Danga qui est en toi pour toujours et que tu dois partager avec la force de tous les dons reçus.

 

 

 

 

 

 

 

XVII.

 

 

 

Ils ont marché une bonne heure et arrivent au pied du chemin de la grande bâtisse.

-   Nous sommes donc si près du palais !

-          Par ce côté, oui. Mais il ne faudra rien dire ; nous ouvrirons l’autre chemin.

-          Oui ! La colline est-elle également dans les environs du palais ?

-          Quatre heures de marche ! Nous irons bientôt. Viens, nous rentrons chez nous. Ce soir, nous irons nous ressourcer au manganier du parc et nous dormirons ensemble. Il faut aussi que l’on mange un peu.

Ils marquent une pause avant d’entamer l’ascension vers leur maison. Ils ont encore besoin d’être un peu seul.

-          Mon aimé, dites-moi, quel est votre vrai prénom ? Maximus, c’est plutôt un titre, non ?

Il sourit, perdu dans le cheminement de ses pensées.

A sa naissance, ses parents se sont opposés sur le choix du prénom. Son père voulait sceller son destin en le prénommant Maximus ; il devait être, dans les rêves de son père, l’Errant Suprême d’Humana toute entière. Il porte donc bien le prénom de sa charge… Et cela n’est pas vraiment aisé…

Par contre, sa mère, une femme douce, pieuse et intuitive, lui avait donné un second prénom qui devait le conduire sur un autre chemin de vie. Il se prénomme également ‘Aimé’. Comme cette douce femme a été déçue lors de son mariage qui indiquait clairement le renoncement à cet avenir d’amour qu’elle aurait tant voulu transmettre à son fils unique !

Maximus-Aimé peut-il penser dorénavant avoir comblé les vœux de ses parents ? Au prix de quel sacrifice !

Wivina s’accroche à son bras.

-          Je t’appellerai Aimé en privé et Maximus en public… et tant pis si je me trompe parfois… Ces deux voies font partie de ta personnalité… J’aurais aimé connaître ta maman…

 

Maître Val de Maris a senti son cœur s’emplir de joie à l’écoute de son prénom et du tutoiement. Il laisse s’écouler un long moment d’émotion avant de pouvoir répondre.

- Ma mère vit désormais en recluse dans un très vieux monastère accroché au sommet d’une falaise de Grecina. Ses prières sont enfin exaucées. Nous irons demander l’autorisation de la rencontrer pour lui parler de nous et confier notre amour à ses prières.

Quand ils arrivent au palais, seuls Wally et Julia sont encore là. Ils sont main dans la main et n’ont pas l’intention de les quitter. Ils mangent tous les quatre en silence.

Wivina trouve enfin la force de parler à ses amis si malheureux.

- Je suis venue bouleverser votre vie. Je sais que vous avez connu dix révolutions de bonheur avec Maria. Cette souffrance n’était pas pour vous.

Maria m’est apparue en songe ; elle est bien, elle veille sur nous tous.

Julia, je ne sais pas comment vous envisagez votre avenir ; J’aurai bientôt besoin d’une nounou car nous voulons construire notre foyer.

Wally, le travail à Vallodia devrait occuper plusieurs générations de chercheurs… Mais votre avenir vous appartient.

Julia pleure, elle se lève et vient embrasser Wivina.

-          Tu es merveilleuse. Bien sûr que je veux rester avec toi ! Ce ne sera pas rose tous les jours, mais nous y arriverons. Wally va m’apprendre un peu mieux l’archaïen et, si je souhaite pouvoir gâter vos enfants, j’aimerais également participer à votre formidable travail de recherche ; Je peux toujours recopier les textes.

-          Merci, Julia ! répond Wivina en l’embrassant.

Elle regarde Wally. Il a déjà accepté; ses yeux rayonnent. Wivina pourra à nouveau être heureuse.

L’Errant n’a rien dit ; il admire la force qui revient chez Wivina, chez cette femme qu’il admire et qu’il aime tant. Il est apaisé. La souffrance ne les quittera plus mais ils veulent apprendre à vivre avec elle.

 

Il se souvient alors seulement que quand il a retrouvé Maria, elle serrait fermement dans ses mains ses statuettes. Dans son désespoir et sa révolte, il les avait cachées dans un meuble. Cette pensée lui arrache un sanglot et un mouvement de rage mais il s’apaise pour ne pas bouleverser Wivina.

Il ouvre un tiroir et en sort les petites statues. Il les offre à Julia qui pleure d’émotion.

 Il regarde longuement Wivina puis il invite tout le monde à le suivre.

Sous la bâtisse, il y a une grotte, sanctuaire antique, connu de lui seul. Dans la grotte, il a caché les statues originales du petit sanctuaire des étrangers de Vallodia qu’il avait sauvées avant le saccage. Julia est frappée de la ressemblance avec Wivina.

Celle-ci pleure longuement.

Maître Val de Maris la prend par la main et l’amène devant une paroi rocheuse. Elle aperçoit le sigle et elle esquisse un mouvement de recul. Maître Val de Maris en sourit.

-          Tu ne dois pas craindre ce sigle ; il est la marque de mon pouvoir et dela Connaissance. Il est le symbole de la vie d’Humana.

Je crois que le principal message de ce sigle tient dans cette phrase : « C’est parce que nous connaissons notre finitude que nous avons soif de vivre et d’aimer. » Toute la force de cet enseignement, tu la trouveras dans l’apprentissage que tu suivras dans le sanctuaire du Nord et je te parlerai de l’Oboï.

 Au fait, sais-tu, Wivina, ce que ton prénom signifie en langue nordique ? Il peut se traduire par ‘femme’… Un joli programme que t’a confié ton père en te donnant ce prénom inusité… Ne trouves-tu pas ? Je suppose que tu as compris depuis longtemps que ton père était un Errant de la grande communauté du Nord.

 Mais tu dois toucher ce dessin gravé à côté du sigle : C’est une mère archaïque, le ventre gonflé de vie.

 Elle caresse la gravure et laisse la force se glisser en elle. La plénitude de la vie telle qu’elle l’a connue durant sa grossesse puis à la naissance de Maria la transfigure. Maître Val de Maris sourit en observant Wivina…Quand elle le regarde à son tour, elle peut sourire. Le cycle de la vie et de la mort, ce mystère est en nous tous et nous devons l’accepter. C’est en acceptant que nous devions mourir que nous pouvons vivre pleinement notre chemin et marcher vers nos rêves.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne sais plus comment je dois penser. Je ne sais plus où est la vérité. Je ne sais plus ce que je dois croire ou rejeter. J’ai marché toute la nuit autour de la cité. Je suis entré dans le Grand Temple pour prier mais le doute est en moi. Hier, j’ai condamné un humanien à la pendaison et maintenant, je doute du bien-fondé de cette sentence.

J’ai respecté les lois à la lettre et en ce sens, je sais parfaitement que mon jugement est justifié par les Textes Sacrés.

Mais le Texte suffit-il à justifier la mort d’un humanien ?

La Davichna codifie nos actes en nous transcrivant la volonté de Dieu, l’Unique, qui maudit ceux qui ne respectent pas le Texte Sacré et ses Commandements divins.

Cet humanien, lui, parlait d’amour, de respect de la vie, de communauté de vie. Est-ce que cela déplait vraiment à l’Unique ?

Cet humanien venait devant moi, son juge, avec confiance et fraternité. Et moi, je lui parlais dela Loi de Dieu.

Cet humanien vivait au milieu de la nature, des plantes et du chant des coquelins, il se chargeait de la force des grands arbres et du vent de l’Aqua. Et moi, je lui récitais le code.

Cet humanien me chantait la beauté des cérémonies vécues dans la joie, le partage et la fraternité. Je n’osais pas parler de nos sacrifices rituels.

Suis-je sacrilège de l’avoir écouté ? Suis-je maudit d’avoir senti mon cœur battre en l’entendant ? Suis-je ensorcelé par ses mots ? Où est le vrai ? Mon cœur et ma tête sont douloureux de me questionner.

J’ai prononcé la condamnation de cet humanien, j’ai proclamé contre lui des paroles de malédiction… Ses yeux se sont posés sur moi. Il a souri ; son regard m’a pardonné…

Je suis allé le voir hier dans sa prison ; il m’a embrassé et m’a remercié : 

« Je vais retrouver les bras aimants de Danga et je sais que vous m’avez aimé. Cela seul compte pour moi »

Comment ne pas être touché par ces paroles ?

« Sorcellerie », « Possession », crient nos servants.

« Amour, pardon, bienveillance », murmure mon cœur…

Je ne trouve pas dansla Davichna Sacrée les mots pour guider mon errance. Une seule phrase résonne en moi : « Tu ne tueras point ».

Et moi, j’ai condamné cet humanien parce qu’il aimait sa foi, sa vie simple de villageois.

Les sermons de nos servants maudissent les gens incultes, primitifs et barbares…

Cet humanien lisait des textes que je ne comprends pas, parlaient de forces que je ne connais pas, était capable de soigner de graves maladies et pourtant, il était né, comme moi, sur Archaïa.

Sur les murs de sa prison, il a dessiné un kallima…

Ce matin, il a été exécuté…

Quand le soleil s’est levé, un kallima est venu se poser sur une fleur près de moi…

Et j’ai pleuré…

Suis-je parjure parce que je doute ?

Est-ce un crime de ne plus vraiment accepter les paroles des servants ?

Dieu nous a-t-il réellement donné ces commandements et ces codes de vie ? « Tu ne tueras pas » - « Tu aimeras ton prochain »… Oui, j’y crois. Mais alors pourquoi tant de malédictions et d’anathèmes ?

Qui gagne à ce jeu ?

 Les servants, leur pouvoir et leurs richesses…

 Et moi, je les aide par mon travail reconnu comme un « jugement de Dieu ».

 Qui suis-je pour avoir ce droit ?

Les cultes des campagnes sont-ils si éloignés de notre vérité ?

Dieu est unique ; je veux le croire. Mais ne peut-on pas le servir de différentes manières ? Avec différentes sensibilités ?

Non ! Les servants ont raison ; toute l’organisation de notre cité serait impossible sans cela… Mais est-ce la volonté de Dieu ?

Je ne devrais pas écrire ces paroles car si on les trouve, elles me conduiront au calvaire.

Je dois cependant éclairer mon esprit et apaiser mon cœur du remord qui s’est glissé en moi.

Aujourd’hui, je quitterai ma maison. Je confierai mon épouse dévouée et servante à mon fils aîné qui est pieux et qui recevra ma charge héréditaire.

Je partirai dans les collines à la recherche de la vérité. J’y trouverai la mort puisqu’elle est l’avenir de chacun. Mais je ne veux pas mourir avant d’avoir ouvert mon cœur à l’amour.

 

Traduction de Wivina Da Viva.

 Ecrits d’un juge du Grand Temple, contemporain de Méliandre, écriture archaïen antique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XVIII.

 

 

 

La colline est sous les rayons de l’Astre. Wivina se sent libre et légère. Aujourd’hui, elle va donner sa vie à Maître Maximus Aimé Val de Maris ; elle va devenir sa compagne, son épouse pour l’éternité.

Ils ont chaud dans la montée, ces quatre heures de marche les ont bien fatigués.

Arrivés au bord de l’esplanade, Wivina s’arrête et regarde. Elle admire à nouveau ce site hors du temps et s’émerveille de son état de conservation.

-          Comment as-tu pu sauver cet endroit ?

-          Ce n’est pas moi… C’estla Tradition… Ce lieu est resté privé et secret, par une force que je ne pourrais qualifier que de magique.

-          C’est tellement impressionnant. Je me souviens comment j’ai été hypnotisée par ce lieu sacré.

Wivina rêve… Son souvenir est doux… Elle sent le parfum si singulier qui l’avait enchantée.

Aimé ouvre la besace qu’il porte, il boit un peu d’eau et tend la gourde de peau à Wivina. Elle boit lentement.

Il sort un paquet bien rangé et déballe un tissu… Un péplum !

-          Wivina, j’aimerais que tu le portes. Je voudrais te montrer un endroit que tu ne connais pas encore sur ce site.

Elle sourit émue. Il l’aide à se déshabiller doucement et ses gestes se font vite très sensuels. Elle frémit de désir. Il lui enfile son péplum et la taquine, en évoquant des anecdotes de sa présentation de thèse d’Académia.

Elle lui sourit ; ce souvenir est finalement bien agréable.

Il lui prend la main et ensemble ils se dirigent vers le petit temple qui vit leur première union. Il lâche sa main et lui passe le bras autour des épaules ; elle vient se serrer contre lui. Ainsi enlacés, ils contournent le petit bâtiment remarquablement bien conservé et débouchent sur une petite plate-forme au-dessus de la falaise. Wivina stoppe à cause du vertige. Il sourit et l’aide à s’avancer un peu.

De sa voix si envoûtante il récite :

            Il goûte le bonheur que connaissent les dongos

            Celui qui peut auprès de toi

Se tenir et te regarder

            Celui qui peut goûter la douceur de ta voix[43]

Wivina déguste ce moment et est émerveillée de découvrir combien la voix s’en va au loin et semble flotter au-dessus des collines.

-          Quand les matri chantaient, tout Archaïa pouvait l’entendre… Les bergers, les voyageurs chantaient au même rythme et relayaient cette musique.

Ce site a dû être le plus parfait de tous… Peut-être élaboré par l’auteur de ton texte de défense de thèse ? Peut-être un des derniers à être construits plus ou moins secrètement ? Peut-être celui du village du jeune homme souffrant ? Nous ne le saurons jamais et ce n’est pas vraiment important. Mais ce qui est certain, c’est qu’il est miraculeux par sa force et son pouvoir ; c’est cela qui l’a sauvé. Les Errants ont dû beaucoup lutter pour survivre et s’imposer. Nous sommes devenus par la force des choses des guerriers et, c’est cette image qu’a voulu garder l’Age Moyen. Mais nous, nous avonsla Tradition secrète des dongos et elle est réellement là, notre force, notre arme.

Pour sauvegarder des sites comme celui-ci, nos ancêtres ont dû se les approprier. Je suis un très riche propriétaire. Mon patrimoine personnel est très grand. Légalement, j’en suis le possesseur. Mais dans les faits, il appartient aux Errants. Nous vivons, discrètement, selon les principes de liberté de nos ancêtres et notre grande possibilité individuelle de développer nos dons est offerte à la communauté des Errants. Notre pouvoir économique réside dans notre respect de la liberté. Tu comprends que ce n’est pas facile de concilier tous ces aspects dans notre société ; je joue comme un funambule sur sa corde. Mais c’est un art remarquable !

-          J’admire ta force, ton équilibre dans ce jeu, malgré tout ce que tu as pu souffrir.

-          La récompense est grande ; je suis avec toi ! Mon bonheur est entier.

Aujourd’hui, je veux que tu sois pleinement consciente que tu montes sur le fil avec moi. Je te fais entièrement confiance ; tu es plus forte que moi mais tu dois savoir à quoi tu t’engages.

-          Merci de ta confiance, elle m’est précieuse.

Je me suis un jour offerte à toi dans la plus totale inconscience mais mon don était entier.

Aujourd’hui, devant tout Archaïa à nos pieds, je veux proclamer, et que cela soit répété, que je veux être avec toi dans ce cheminement vers l’Amour Infini d’Humana.

Je n’en mesure pas toutes les implications mais je suis consciente et je veux, avec l’aide dela Magna Danga qui me donne toujours la main, avancer avec toi sur ce chemin de vie. Et je ne peux que rendre grâce à la vie de ce qu’elle m’offre, car tu es un merveilleux trésor.

Aimé la regarde et lui prend le visage entre les mains ; il est profondément ému. Depuis le premier instant où il l’a vue dans ce bassin, il lui a donné sa confiance … et tous les doutes apparus parfois ont toujours été balayés par ce visage merveilleux de l’amour.

Ils pleurent d’émotion et s’embrassent. Ils ont scellé leur union sacrée devant Humana toute entière.

Au loin, un chant de berger raisonne… Quelqu’un parcourt les collines en communiquant sa joie d’humanien.

Des archaïens connaissent donc encore les chants sacrés et consacrent leur union.

Ils en sont heureux.

Maître Val de Maris a reconnu la voix de baryton de son chauffeur ; cet humanien est un envoyé des dongos. Et il ne l’avait pas vu avant que Wivina n’éveille ses questions. Elle sera une grande dangala révélant aux humaniens leurs dons profonds et le chemin de leur rêve.

Ils reviennent vers le bassin sacré ; l’air y est si doux, si bienfaisant. Leur union sera bénie.

 

Il se déshabille et se glisse dans l’eau parfumée et tiède ; ce secret des Errants. Elle le suit et ils se détendent main dans la main. Ils ont déjà vécu cela mais c’était dans une autre vie. Aujourd’hui, c’estla Dangala, l’élue dela Danga, l’aimée des dongos, la mère de la douleur qui rencontre l’Errant Suprême, un grand Dongolo choyé des Dongos et soutenu parla Danga. L’esprit de Maria est avec eux et ils sentent que c’est elle qui les accueille au seuil du petit temple. Elle leur offre en sus des dons déjà reçus, la grâce de l’amour partagé. Ils seront heureux !

Aujourd’hui, la vie va naître d’une femme qui a accepté de donner ce qu’elle avait de plus cher – non plus sa virginité – mais la chair de sa chair ;

Wivina est grandie par la souffrance et l’enfant qui va naître sera un jour un grand Errant qui suivra son rêve.

Wivina est comblée de grâces ; elle vient chercher ceux qui étaient perdus et qui souffrent. Comblées de dons, elle éclaire leur chemin. Elle sera le signe de l’amour incommensurable de l’Unique et de sa miséricorde.

Leur vie sera une recherche permanente d’équilibre entre les paradoxes. Ils seront la douceur et la force, la souffrance et l’amour, le travail et la joie de vivre, la domination et l’obéissance, le modernisme et la tradition.

Ils portent la vie dans le dur secret de la mort. Ils seront l’amour ouvert aux autres et partagé avec tous.

Wivina et Aimé n’ont pas choisi une vie facile, l’équilibre sera malaisé à garder mais ils ont, dans l’amour, choisi de vivre pour Humana et ses habitants avec toutes leurs faiblesses et leurs limites. Ils vont vivre au cœur de l’humanité souffrante selon la loi des Errants.La Tradition des Errants va accueillir Wivina en son sein et ouvrir une nouvelle ère de la femme pour un monde de miséricorde et de bonheur.

Dans leurs cœurs, une petite fille de dix révolutions sera toujours le symbole de la force de la vie et de la grâce.

L’image dela Nativité sera un réconfort au cœur des détresses. Des miracles très discrets vont pouvoir s’opérer auprès des cœurs purs qui accueillent les dons dans la foi de l’amour. Ils ne viennent pas bouleverser les systèmes religieux, ils les humanisent et les rattachent à leur base, à leurs fondements dans l’Amour Absolu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le fonds des rouleaux découverts dans la grotte par Maximus Val de Maris, Wivina trouve un petit manuscrit transcrivant quelques vers en langue archaïque.

      Magna Danga,

  C’est Toi qui m’as façonnée.

      Merci de me guider sur mon chemin,

      Et d’éclairer ma vie en marchant à mes côtés.

      Je te bénis ma Créatrice,

      Ma source de vie.

Tu m’as donné un enfant,

Humana l’a repris au milieu de ses sourires.

Garde ma main dans la tienne,

Pour me guider sur mon chemin

Et éclairer ma vie en marchant à mes côtés.

            Je te bénis ma Créatrice,

Ma source de vie et de joie.

Wivina est assommée par ce texte vieux de plus de quatre mille révolutions et qu’elle aurait pu écrire aujourd’hui.

Elle est fascinée ; elle l’a traduit avec une facilité déconcertante tant ces mots sont l’écho de son cœur.

 Mais elle est aussi meurtrie ; celle qui a pu écrire ces mots avait une perception de la vie tout à fait semblable à la sienne. Elle pourrait être sa sœur dans la souffrance…

Plus de 4000 révolutions ! Le cycle de la vie et de la mort continue !

 Et Humana tourne autour de son astre de lumière...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIX.

 

 

 

 

Les embarcations glissent lentement sur l’eau ; ils se laissent porter et admirent ce paysage. Ils ne se parlent pas beaucoup. Les journées où chacun flotte à son rythme seul sur son bateau sont propices à la réflexion, à l’introspection, à l’admiration pure de ce qui les entoure. Ces paysages sont fantastiques : des forêts à perte de vue, un horizon si lointain que les collines de départ sont encore visibles six jours plus tard. Le calme et puis le tumulte de ces eaux qui, seconde après seconde, goutte après goutte ont creusé ces vallées et ces canyons grandioses. Ces eaux ont roulé ces galets alignés sur les plages. Cette lumière sans fin ; l’astre ne se couche pas ici en cette saison ! Tout cela les ramène à leur condition d’infiniment petit dans l’Univers.

Les soirées et les matinées sont physiquement très éprouvantes. A deux, chaque jour, monter et démonter le camp, s’installer, cuisiner, manger, se protéger… C’est assez lourd. Wivina est une femme courageuse mais, si sa force intérieure est grande, ses capacités physiques sont celles d’une femme qui a consacré beaucoup d’énergie à l’étude et peu aux exercices physiques. Aimé, aguerris par son entraînement de chevalier, accepte et trouve même beaucoup de satisfaction à entourer son adorable épouse.

Ils ont éprouvé beaucoup de difficultés à laisser leur fils à la garde de Julia et Wally pour six semaines. Mais ils devaient rejoindre enfin ce Grand Nord qui les attendait et Guillermo a déjà dix-huit mois. C’est un bambin plein de vie et de dynamisme. Ils doivent apprendre à s’en séparer, parfois, pour poursuivre leur voie et lui laisser prendre son chemin.

Ils viennent de vivre quinze jours d’études approfondies dans le silence du sanctuaire du Nord. Ils ont appris beaucoup des textes de la Tradition mais aussi sur eux-mêmes. Vivre deux semaines, chacun dans sa cellule, sans contact autre que le regard échangé au cours d’un repas ou de l’étude, sans parler l’un à l’autre, fut une dure épreuve, un jeûne très difficile qu’ils ont accepté pour comprendre mieux leur corps et rejeter la dépendance réciproque. Cela fut pour chacun assez pénible.

Et depuis, ils sont livrés à eux-mêmes dans cette nature si belle mais si exigeante. Quand ils se glissent ensemble dans leur sac de couchage étalé sur le ‘musket’ moelleux, ils savourent ce moment où leurs corps peuvent se retrouver mais ils sont épuisés. Ils se caressent et s’endorment dans la quiétude de la présence de l’être aimé.

Dans cette longue expédition au cœur d’eux-mêmes, ils ont le temps de penser, de méditer. Wivina assimile petit à petit ce qu’elle a pu apprendre de la Tradition des Errants ; quelle richesse et quelle discipline de vie merveilleuse ! Elle pense aussi à ces ancêtres, à ce cheminement en amont de sa propre vie qui l’a conduite, ce jour, sur cette rivière avec celui qu’elle devait rencontrer.

Dans la salle d’étude, le vieux maître qui s’occupait de sa formation d’Errant lui a remis un registre qui reprend la mention de tous les passages des compagnons et des visiteurs dans le sanctuaire perdu. Elle y a retrouvé ses ancêtres. A chaque génération depuis l’existence même de ce sanctuaire, un Errant Da Viva est passé. Le pouvoir n’est pas héréditaire ; c’estla Magna Danga qui distribue les dons. Mais il existe de grandes familles d’Errants ; celles de Wivina et celle d’Aimé sont de celles-là. Le premier fils d’Aimé n’avait aucun pouvoir. Wivina ne peut s’empêcher de penser que Maria avait beaucoup de sensibilité et d’intuition, et certainement beaucoup de dons. Elle se questionne également sur l’avenir de Guillermo… mais elle n’a pas à intervenir sur ce sujet ! Par contre, le père de Maximus avait joué un grand rôle de révélateur de destins autour de son fils. Doué d’une certaine forme de vision de l’avenir ou souhaitant infléchir le cours de la vie de son fils, il avait agi pour que certains acteurs suivent leur destin ou son projet. Wivina avait déjà compris que Wally avait rencontré le père d’Aimé. Et il apparaît clairement que cet homme avait également vécu un moment avec son propre père ! Par les registres, et quelques explications du vieux maître, Wivina a reconstitué les moments phares de la vie de son grand-père et de celle de son père. Beaucoup d’Errants Da Viva sont venus étudier au sanctuaire du Nord puis sont repartis accomplir leur vie sur des îles diverses, avant de revenir dans le Nord pour une vie de réclusion et d’études. A chaque génération, cette tradition s’est maintenue. Son grand-père avait choisi de rester dans le Nord. Après sa grande retraite dans le sanctuaire, il avait rejoint la communauté scientifique des Isolae Unificae qui venait de s’installer. Là, il a rencontré la fille d’un chercheur qui étant veuf avait amené son enfant. Cette jeune fille de dix-sept révolutions était ravissante. Elle est vite tombée sous le charme du jeune Errant de vingt-cinq révolutions plein de force et de vie. Pour lui, c’était l’aubaine ; il n’avait pas besoin de passer plusieurs années sur une autre île pour fonder une famille. Mais le père de la jeune fille ne l’a pas vu d’un même œil. Il a interdit aux jeunes gens de se rencontrer et il a manigancé pour que le jeune homme soit chassé du centre de recherche. Déçu par le cours des évènements, le jeune Errant s’est retiré au sanctuaire pour réfléchir. La jeune amoureuse s’est enfuie et l’a rejoint. Pour échapper aux foudres paternelles, le jeune couple a préféré se réfugier dans la nature. Quelques mois plus tard, deux Errants en expédition ont retrouvé les jeunes gens vivant dans une cabane de trappeur. Le jeune homme avait été grièvement blessé et sa jeune femme enceinte était désespérée. Ils les ont ramenés au sanctuaire. Malheureusement, tous les pouvoirs des Errants n’ont pas pu sauver le jeune homme qui est décédé avant d’avoir vu naître son fils. Quelques mois plus tard, la jeune fille est partie avec son bébé ; elle ne voulait plus rester dans ce Grand Nord qui lui avait volé son bonheur. Les Errants lui ont conseillé de se rendre sur Casiope où une communauté de servants comptait quelques Errants discrets mais efficaces… Ainsi s’est scellé le destin du père de Wivina. Ce dernier est venu très tôt dans le Nord, avant ses quinze révolutions. Puis encore cinq fois par la suite. Il envisageait de s’y installer définitivement pour une vie d’ascèse dans l’étude, quand il a effectué l’expédition vers le lac de l’Oboï avec un Errant confirmé qui souhaitait le parrainer, un certain Val de Maris… Quand ils sont revenus, le jeune Da Viva était très contrarié ; Il en est tombé malade… Mais il savait qu’il devait avoir une fille !

 

Lorsque Wivina et Aimé arrivent sur le lac, leur sensibilité est exacerbée par la force de ce territoire hors du temps ; Ils ne sont plus sur Humana… ou tout au moins, c’est une partie d’Humana laissée à une force hors de leur culture.

Wivina est profondément troublée et elle ne peut pas faire taire l’angoisse qui s’insinue en elle. Aimé a déjà vécu cette appréhension : Maintenant, il a franchement peur. Cette force est trop grande. Ils seront totalement à sa merci. Il ne pourra rien pour aider sa jeune femme ; il le sait. Chacun devra vivre ce moment sans l’aide de l’autre ; il le craint.

Ils s’asseyent l’un contre l’autre de profil par rapport au lac. Ils observent, ils attendent. Ils entrent en prière pour bien préparer leur esprit. Ce soir, ils n’ont pas allumé de feu. Wivina est angoissée mais elle se sent prête.

Aimé est confiant en lui-même mais craint pour sa compagne. Ce qu’il a vécu lors de sa première rencontre avec l’Oboï lui a semblé si riche et si dur ! Il sait qu’elle a une extraordinaire capacité réceptive mais… C’est tellement bouleversant ce que l’on découvre avec l’Oboï.

Celui-ci arrive paisiblement ; il se sait attendu pour lui-même, et il n’a pas besoin de faire peur. Il avance vers le couple et s’assied sur son séant doucement comme un gros oboï débonnaire en peluche des enfants.

Wivina est impressionnée par la taille et la force physique de l’animal qui pourrait les balayer d’un seul coup de patte. Mais ses yeux sourient ! Un courant passe immédiatement entre l’Oboï et le couple et non pas envers chaque individualité. Ils découvrent ensemble, avec un certain étonnement qu’il est content, satisfait comme au terme d’un très long périple quand fatigué, on peut déposer sa besace et se dire qu’on est arrivé. Alors il ouvre son esprit. Wivina et même Aimé qui le connaissait déjà, sont bouleversés de ce qu’ils apprennent de la vie, d’Humana, de l’Univers. Toutes leurs valeurs sont bousculées. Tous leurs repères sont renversés. Ce qu’ils vivent est impossible à décrire avec des mots humaniens ; ils sont l’Univers !

 Ils découvrent l’avant big bang qui n’existe pas dans le temps d’aucun instant, dans un temps qui tend à ne plus être, dans la vie éternelle de ces atomes de leur corps, dans un espace à la fois étiré à l’infini et ramené à une dimension nulle, dans la mort amie qui combat le temps. Ils remontent dans la matrice de nuit, dans cet intérieur noir d’où ils proviennent à travers la mémoire humanienne vers son intériorité fondamentale. Ils découvrent leur moi au-delà de l’étreinte mortelle de la durée. Ils voient Humana en chaque individu et dans l’Univers tout entier dans un mouvement conjoint d’intériorité et d’expansion.

Quand, au terme de ce périple extraordinaire, ils sont revenus sur Humana, toujours assis l’un contre l’autre, face à l’Oboï, ils entendent clairement dans leur tête en langue archaïenne ancienne, une demande qui les sidère.

Les sons résonnent dans leur esprit mais ne sont pas audibles. Ils se regardent se questionnant l’un l’autre pour savoir s’ils ont saisi la même chose.

La voix dit approximativement ceci :

Je veux que vous vous accoupliez devant moi et je mettrai ma semence de vie dans le cœur de la fille à venir ; elle portera mon Etre. Je quitte ce corps trop encombrant pour vivre avec les humaniens qui recevront mon pouvoir et Humana vivra !

Wivina est effrayée ; elle ne veut pas charger un enfant, son enfant, d’un tel fardeau.

L’Oboï grogne un peu, ses yeux foudroient la jeune femme. Mais elle ne se laisse pas démonter ; elle a connu une trop grande souffrance et sait de quoi elle parle. Elle montre son cœur à l’esprit du grand Oboï. Il s’apaise ; il veut bien comprendre. Son intelligence est remarquable. Wivina et Aimé sentent qu’il est aux abois. Il leur fait comprendre par une vision très nette que son vieux corps d’Oboï qui vit depuis des milliers de générations est arrivé à son terme ; il en est heureux : l’immortalité est lourde ! Il doit maintenant transmettre l’Esprit de l’Univers à cette enfant qu’ils doivent concevoir devant lui et avec lui.

Wivina doit accepter le destin de son enfant ; Il ne lui appartient pas de refuser l’avenir.

Elle comprend mais son corps souffre, son cœur saigne. Aimé semble atterré, sans réaction. Ils mesurent l’importance de cette vie qui leur est demandée…

 Ils reçoivent alors la vision d’Humana : un monde d’espoir, d’équilibre et de liberté… Ils n’ont pas le droit de refuser !

Aimé s’est levé et tend les mains à Wivina. Elle vient se blottir dans ses bras et laisse pleurer son corps. Il la console tendrement. Ce soir, leur vie ne leur appartient plus ; ils la donnent à Humana. Leurs yeux se rencontrent et Wivina transmet à Aimé un merveilleux regard d’amour et de confiance. La Magna Danga est très exigeante avec eux parce qu’elle croit en eux ! Elle les aime ! Ils ne doivent pas la décevoir. Et Wivina embrasse tendrement son Aimé.

C’était donc cela qu’annonçait la statuette de la maternité !

Leur amour devra aller au-delà d’eux-mêmes ; Ils vont aimer Humana plus qu’eux-mêmes.

Le vent est froid, il pleut mais une passion les brûle. Aimé dévêt lentement sa femme et la caresse avec une tendresse jamais connue. Aux milieux des éléments sauvages d’Humana, sous les yeux d’un énorme Oboï impressionnant, ils s’unissent et choisissent ensemble de concevoir une petite fille. Ils lui offrent un avenir très lourd mais aussi empli de merveilleuses promesses.

Quand le feu de leur passion retombe, l’Oboï dont les yeux pleurent, s’avance vers eux et remet à Wivina une graine brillante, une sorte de gélule de la couleur argentée et moirée des feuilles de mireillers. Wivina la prend et l’avale...

 La vie est belle !

 Elle reçoit Humana et l’Univers tout entier avec toute son histoire passée, présente et à venir.

Epuisée par le poids de l’émotion, Wivina perd connaissance.

Elle est restée longtemps inconsciente, comme si son cerveau ne pouvait plus enregistrer ce trop de forces, de pouvoir, de vie et d’Histoire.

Aimé, bien que très affaibli également, la porte sous la tente et la berce doucement.

Son père avait voulu qu’il fût Maximus. Le père de Wivina avait choisi la féminité. Comment vont-ils appeler cette enfant, fruit de leur immense amour et de leur soumission à l’Univers ?

Aimé caresse le corps de sa femme pour la réchauffer ; il s’attarde sur le petit ventre qui portera la Source de la vie.

 

Elle s’appellera Vivica.

 Elle sera la voix des humaniens.

Quand Wivina ouvre enfin les yeux, elle ne peut dire un mot. Aimé continue de la bercer ; ils seront toujours l’un avec l’autre pour soutenir leurs enfants dans cette vie hors du temps.

Ils devront les armer dans l’amour pour recevoir cette lourde charge, pour les aider à accepter et à construire leurs dons extraordinaires.

 Les Errants veillent sur tous !

La Magna Danga est en eux ; Ils seront le chemin de la vie et de la liberté. Ils porteront l’espoir de la paix dans l’immense amour de la Danga, la force d’Humana au-delà des différences des humaniens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Histoire d’Archaïa

 

 

Texte de la conférence de Wivina Da Viva, maître d’Académia de Mandavilla et de Bernardo Jenaro, maître de l’Académia de Vallodia.

 

Il est aisé de cerner les contours de notre enseignement de l’histoire d’Humana et dela Tradition religieuse.

Dans l’esprit de beaucoup de nos contemporains, la recherche historique est une occupation totalement inutile et stérile puisque les évènements de notre histoire sont consignés en détail, depuisla Création jusqu’àla Révélation, dans le texte dela Davichna Sacrée.

Pour la suite, l’histoire des périodes moyenne et moderne est largement détaillée dans les recueils du Collège Officiel des Servants.

Le seul travail de l’historien est donc d’enseigner ces matières à nos jeunes gens pour qu’ils en étudient la chronologie.

 

De temps à autre, il est également demandé à ces historiens de présenter quelques conférences pour notre édification culturelle…

Bienvenue donc parmi nous, chers amis !

 

Et je suis désolé si, au terme de cet exposé, vos convictions sont un peu ébranlées, si Maître Da Viva et moi-même bouleversons un peu votre vision historique, si nous vous laissons avec des questions et des doutes…

 

Mais, commençons en douceur en retraçant simplement les grandes lignes de notre histoire officielle.

-          Aux premiers temps (moment par ailleurs non fixé dans le texte mais quela Tradition situe il y a environ 4000 révolutions) Dieu Créateur a donné Humana aux humaniens en leur imposant ses lois.

-          Les patriarches ont guidé le peuple unique sous les commandements divins et progressivement, les archaïens ont colonisé les différentes îles d’Humana. Des conflits, des alliances, des annexions ont vu le jour entre les différentes îles ou même parfois au sein d’une même île. Le Texte Sacré décrit avec forces détails guerriers ces évènements souvent violents sous forme d’épopées, de poèmes ou de prophéties. Cette période d’installation des humaniens couvre dans la Davichna une période d’environ 500 révolutions. Durant cette période d’errance et de colonisation, de nombreux conflits religieux se sont développés remettant souvent en cause le culte unique aux profits de croyances maléfiques, de dieux obscurs et hostiles…

-          Il y a 3500 révolutions environ, les archaïens ont construit le Grand Temple, épicentre du culte unique. Les lois fondamentales y furent conservées, affirmant le culte du Seul Dieu Créateur et législateur de toute chose. Toutes les îles d’Humana vont adhérer à ce culte ; la construction du Temple marque le symbole de l’unité religieuse d’Humana et l’anéantissement de tous les petits cultes hérétiques et païens

-          L’union politique des îles ne se concrétisera et ne sera officiellement établie en confédération que plus de 1500 révolutions plus tard. C’est la naissance deLa Confédération de L’Union, révolution 1 du calendrier de l’Union.

-          312 révolutions plus tard, la prophétie du Révélé va bouleverser les structures d’Archaïa. L’Union éclate. Les îles d’Archaïa, d’Ombra et de Grécina vont faire sécession et commencer leur propre histoire sous la nouvelle loi divine de l’Unique révélé par le Prophète. Le Grand Temple sera détruit. C’est la révolution 1 pour Archaïa et ses satellites.

-          Les conquêtes, les luttes, les conflits, les invasions vont très longtemps se poursuivre entre les deux grands blocs religieux et politiques, mais également au sein même des îles de L’Union sans pour autant que le principe de la confédération ne soit remis en cause. L’histoire détaillée de ces conflits remplit des centaines de volumes dans les bibliothèques des servants.

Voici donc, les grandes lignes de notre histoire. Il suffit de savoir les lire…

Le travail de l’historien apparaît dès lors plus comme un travail de traducteur, de lecteur de textes écrits dans les vieilles langues d’Humana, dans ces formules souvent difficiles à comprendre.

 

D’un point de vue linguistique, je vous résume en quelques lignes l’état général de l’histoire :

-          Durant la période de rédaction dela Davichna Sacrée qui s’étend sur environ 2000 révolutions, on constate que la langue est très unifiée et stable pour les 1500 premières révolutions, c’est ce que nous appelons L’Archaïen antique.

-          Puis la langue évolue progressivement pour poursuivre ses transformations et donner ce que nous appelons l’archaïen classique. Celui-ci couvre la période –500 à + 300 du calendrier de l’Union ou –800 à 1 dela Révélation. Ceci concerne la langue dela Davichna et des textes officiels écrits. Durant cette même période, sur toutes les îles, des langues populaires circulent : Langues essentiellement parlées et très vivantes, mais également écrites. Nous retrouvons sur les îles dela Confédération quelques récits populaires en langues vulgaires, de structures linguistiques très différentes mais se reliant à la langue classique tant par l’alphabet que par les mots.

-          Lors du grand changement apporté parla Révélation, les îles sous la domination directe d’Archaïa vont voir l’archaïen s’imposer comme langue unique. C’est la période de l’archaïen dit moyen qui évolue beaucoup, même dans l’alphabet.

-          En 1298 de l’ère du Révélé, la grammaire et l’orthographe vont être codifiés pour former l’archaïen moderne qui évolue certes encore mais très lentement et principalement pour intégrer des mots nouveaux dus aux découvertes technologiques ; ceux-ci sont en général formés sur des racines classiques.

-          Dans les îles de l’Union, les diversités linguistiques vont perdurer plus longtemps, mais progressivement le Blanqui va s’imposer dans les textes officiels. La publication en 1785 de l’ère unioniste dela Grande Encyclopédie Universelle va codifier la langue. Petit à petit, les autres langues vont devenir des simples dialectes et ne survivre qu’à titre de folklore ou de culture populaire.

 

Bien, jusque là, tout le monde suit ? Ceci n’est qu’une rapide synthèse de tout ce qui nous est inculqué depuis notre enfance.

 

Mais voici que des gens bien éloignés de l’histoire vont jeter un doute sur notre Grande Histoire…Des chercheurs scientifiques ont prouvé que la réalité physique de notre monde était bien différente des récits de nos textes fondateurs. Notre passé est bien plus éloigné que de 4000 révolutions… L’humanien est le fruit d’une longue évolution de la vie sur Humana…Le regard de nos historiens sur les textes ne peut plus être le même… La critique historique doit être enfin élaborée… Quelle est la part du mythe dans les récits fondateurs ? Quels sont les récits vraiment historiques ? Quels outils peuvent être utilisés pour aborder ces textes avec un nouveau regard critique ? Qu’y avait-il réellement avant les premiers écrits ? Nous devons bien admettre qu’Humana a vécu une pré-histoire…

Durant ces dernières décennies, la science va mettre petit à petit dans les mains de l’historien des nouveaux procédés d’investigations notamment dans le domaine de la datation, datation des écrits mais également des pièces archéologiques… La chronologie de beaucoup d’éléments devra être revue…

 

Dans ce nouveau contexte de recherches, des écoles de pensées vont se mettre en place et leurs travaux vont donner lieu à des interprétations parfois très différentes, voire en opposition. Des grands débats d’Académia vont se dérouler, mais tout cela loin du public, loin de l’enseignement traditionnel, très loin donc de la vulgarisation.

 

Je ne voudrais pas vous encombrer de détails sur ces mouvements d’historiens, mais je pense qu’il est bon de tracer en quelques lignes le schéma des idées.

-          L’école des créationnistes s’en tient au Texte Sacré pris à la lettre et ne tolère aucune contradiction. Par le support des médias et du culte, ce mouvement continue à s’adresser au grand public, refusant toute question, toute démarche critique et bien sûr, toute modification des programmes scolaires. De même, les autorités contrôlent les publications et les recherches reconnues ne peuvent être publiées que dans les cercles restreints des Académias. Cette tendance se retrouve principalement sur Archaïa et ses satellites ainsi que dans quelques régions des îles de Moravia et Solela où vivent de nombreux migrants d’Archaïa qui ont imposé le culte du Révélé depuis une centaine de révolutions.

-          L’école des agnostiques est quant à elle majoritaire dans les îles de l’Union. La foi en la science et la raison veut s’imposer et nie complètement tous les évènements et les descriptions dela Davichna. La Confédération de L’Union tient à donner une image laïque de la société et refuse tout enseignement confessionnel.

Pour ce mouvement, le Grand Temple n’a jamais existé puisqu’on n’en trouve aucune trace archéologique probante. Tous les récits du Texte Sacré sont des mythes populaires ou des écrits des servants pour justifier le pouvoir religieux. Ils en tiennent pour preuve que les cinquante premiers chapitres couvrant plus de 1500 révolutions d’histoire d’Humana ont été rédigés en archaïen antique sans aucune évolution linguistique, donc en une seule fois vers –500 révolutions.

A côté de ces extrêmes, de nombreux chercheurs ont analysé les textes anciens grâce aux nouveaux moyens techniques, mais aussi en élaborant une démarche critique.

Je ne vais pas vous assommer de longues listes de découvertes restées plutôt discrètes dans notre société ; nous pourrions y passer des jours entiers. Je ne veux certes pas vous embrouiller l’esprit avec toutes les questions que ces découvertes ont pu susciter mais qui restent toujours en cours d’analyse.

Il est cependant important de savoir que les professeurs Valerius et Domenicus, dont la presse a fait largement écho de leur procès pour détournement de fonds publics, sont à la base les deux historiens de l’art qui ont recensé une formidable collection lapidaire qui reprend incontestablement des éléments architecturaux qui correspondent en tout point aux descriptions que les Textes Sacrés donnent du Grand Temple. Toutes ces pierres datent de –1500 à +300 révolutions.

Ainsi, il est désormais à peu près certain que le Grand Temple a bel et bien existé. Mais en 312, une ardeur remarquable a été utilisée pour en détruire toute trace matérielle. Il ne devait rester du Temple que les récits dela Davichna auxquels on ne pouvait pas toucher, mais il nous faut remarquer que ces extraits étaient complètement absents de nos programmes scolaires, et des lectures du culte.

Il nous faut donc imaginer que, en 312, non seulement le bâtiment a été arasé mais également que toutes les représentations ont dû être systématiquement détruites. Combien de fresques, de mosaïques, de dessins ont ainsi été effacés ? Combien de récits, de poèmes ont dû être brûlés ? Quelles pressions ont été exercées sur la mémoire collective ? Quelles répressions ont été mises en place ? Et pourtant nous ne conservons dans nos archives aucun récit de cette lutte, de ces autodafés, de ces démolitions… pas de minutes de procès, pas de relevés de comptes, pas de témoignages… et aucune trace archéologique…Toutes les pierres identifiées et énumérées par les deux archéologues ont été retrouvées sur Humana tout entière et non seulement sur Archaïa, et ce dans des fondations de monuments ou au sein des constructions mais jamais dans les structures apparentes. Et il s’agit toujours de petits morceaux. Tout porte donc à croire que si le Temple a bien existé, la terreur a dû être très grande au moment de sa destruction…

Nous qui venons de vivre une très forte crise d’intégrisme, nous pouvons essayer d’imaginer ce qui s’est vécu vers 312…

Nous pouvons comprendre également comment des réalités historiques peuvent être occultées… Combien d’édifices ont pu être détruits durant ces dix dernières révolutions ? Combien d’oeuvres d’art ont disparu de nos musées et de nos maisons? Combien de livres et d’archives ont été subtilisés dans nos bibliothèques ? Et combien de gens ont été enlevés sans que personne n’en retrouve la trace ? Qui s’en souviendra encore dans quatre ou cinq cents révolutions ?

C’est toujours ainsi que l’histoire s’est écrite… Votre silence en dit long sur le malaise que ces questions soulèvent.

 

Mais revenons à l’histoire ancienne…. Si le temple a bien existé, si la terreur a dû régner lors de sa destruction, il est vrai messieurs les agnostiques, que les premiers chapitres dela Davichna ont bien été rédigés dans une seule langue dite antique et sans évolution pour un récit couvrant officiellement plus de 1500 révolutions. Mais il est peut être un peu hâtif d’en conclure que ces textes ont été écrits en une seule fois et qu’ils sont de l’invention pure ou tout au moins du mythe.

Maître Valoris, notre regretté maître à l’Académia de Vallodia a pu prouver, grâce à l’étude des supports d’écriture, que ces textes ont été rédigés sur une période allant de –1500 à –500. Si la langue ne présente pas d’évolution sur une si longue période c’est parce qu’elle est strictement réservée à l’écriture du Texte Sacré avec une codification stricte. Parallèlement, des langues parlées et donc plus muables devaient exister.

La révolution -1500 apparaît bien dans toutes les versions de notre histoire et dans cette analyse comme un moment clé.

 C’est, nous l’avons évoquée, la construction du Grand Temple. Des autorités religieuses estiment capital de construire un édifice important pour être le réceptacle d’un Texte Sacré reprenant des lois divines qui à partir de cette date vont être transcrites dans une langue codifiée, réservées aux initiés, les scribes du temple.

Ce moment montre une prise de pouvoir ; c’est l’établissement d’un culte nouveau, monothéiste, directif et centralisé. Ces nouveaux dirigeants vont justifier leur prise de pouvoir en créant une histoire officielle, basée en partie peut-être sur des faits historiques réels, des mythes anciens, mais certainement tout cela revu dans le sens des directives du pouvoir. Un acteur de cette véritable révolution religieuse, sociale et politique nous est connu sous le nom de Méliandre. Nous avons conservé quelques textes de ce personnage écrits dans la nouvelle langue antique mais avec des archaïsmes étonnants. Pourfendeur des incroyants et des hérétiques, Méliandre prône la volonté unique du Dieu créateur.

Quelques documents annexes notamment juridiques ont pu être retrouvés dernièrement et ceux-ci confirment bien cette analyse.

La question est : Qu’y avait-il avant ce bouleversement social et religieux ?

C’est la période qui, dansla Davichna, correspondrait aux 500 révolutions d’expansion des humaniens sur toutes les îles sous la direction des patriarches guidés par l’Unique, avec toutes les hérésies qui vont naître de l’éloignement des groupes.

Pour les archéologues, c’est une période vide… aucune trace, aucune structure. On pourrait en conclure que l’existence nomade sans histoire n’a laissé aucun élément…

Mais pour les linguistes, on se trouve devant une énigme. Sur certains documents, sur certaines pierres enfouies dans les murs, on peut voir une écriture inconnue, illisible, sans aucun trait commun avec la langue antique. Les agnostiques y voient un code secret. Les servants parlent d’une langue divine que seuls des initiés devaient connaître. Certains illuminés parlent d’une population extra-humanienne…

Maître Valoris, lors de recherches avec des étudiants dont nous faisions partie, Maître Da Viva et moi-même, avait retrouvé une texte signé par Méliandre : Une prière qui devait être adressée à l’Unique. Une partie était écrite en cette langue archaïque et l’autre en langue antique. Partis de l’hypothèse qu’il pouvait s’agir du même texte transcrit dans les deux langues, nous avons analysé en détail ces structures. La formulation de ce texte laissait à penser que le texte en archaïque était une langue révélée que Méliandre traduisait en antique pour ses concitoyens.

Mais au cours de ces dernières décennies, la traduction progressive de plusieurs documents lapidaires ou de textes écrits sur des supports de plantes qui ont pu être datés scientifiquement ont permis de rejeter cette idée de langue révélée. La langue archaïque était bien la langue parlée et écrite jusqu’en –1500. C’était une langue vivante et évolutive, avec des variantes régionales mais provenant d’une même source. Ces rares témoignages parlent d’une société diamétralement différente de celle qui vit le jour après -1500. C’est cette société que les tenants du pouvoir vont faire totalement disparaître : Toute trace sera supprimée. Des villages, les lieux du culte, les textes, les récits… tout sera absolument détruit, nié, éradiqué… Tout comme le Grand Temple a pu disparaître des mémoires après 312, la société archaïque a été effacée en -1500. Et tout porte à croire que ce bouleversement a dû être particulièrement violent avec son cortège de destructions, d’exécutions, de déportations…Nous savons que c’est malheureusement possible… Maître da Viva va nous parler de cette culture qui resta si longtemps totalement ignorée parce qu’oblitérée de nos connaissances.

 

Notre moisson de documents écrits en langue archaïque est restée très maigre durant des décennies… et de toute façon personne n’était à même de les déchiffrer.

Voici une dizaine de révolutions, la découverte de la prière de Méliandre a pu lever un léger pan du voile… et sur base de ce texte nous avons commencé à tenter de traduire les témoignages d’un passé dont nous ne soupçonnions pas l’existence.

Il m’a été donné de découvrir au sein d’une liasse d’archives un texte archaïque dont j’ai pu proposer une lecture lors de ma présentation de thèse d’Académia. Et j’ai découvert une civilisation particulièrement riche. Dans un premier temps, force nous fut, chercheurs en linguistique, de ne nous attacher qu’à la découverte de la langue, laissant de côté pour quelques temps, l’étude du contenu des documents, la recherche de la signification de ces phrases, la découverte d’un monde nouveau qui ne pouvait pas rentrer dans le cadre de notre histoire ni de notre religion.

Nous manquions surtout totalement de matériaux d’étude et il était dangereux de se livrer trop vite à une interprétation… Ces textes peuvent tout simplement être des épopées, des récits fantastiques, fruits de l’imagination de nos ancêtres et ne refléter en rien la réalité de leur temps… L’expérience de l’étude de la période antique nous montre que le peu de documents que nous conservons sont de types épiques ou mythologiques. Est-ce réellement le reflet de cette société ? L’archéologie, des recueils de comptabilité nous en apprennent parfois bien plus que ces récits… Et il faut prendre beaucoup de temps et de recul pour confronter les différents renseignements découverts. Que penseraient de nous nos descendants en ne découvrant que notre littérature fantastique ou nos thrillers ? Il faut se garder d’aller trop vite dans l’analyse de ces textes. Nous voulions dans un premier temps ne consacrer nos recherches qu’à la langue.

Maintenant, petit à petit, après quelques découvertes nouvelles, nous pouvons commencer l’interprétation de ces sources… mais nous pensons que nous avons encore énormément à chercher.

 

Je devine votre impatience à découvrir un peu cette société qui nous fut cachée. Si le pouvoir en place vers –1500 a mis tant de zèle à effacer l’histoire, on peut supposer que cette culture devait être fort différente.

Mais avant de soulever le voile, je voudrais encore vous parler de la langue archaïque.

{Projection de photos des différents textes étudiés}

L’écriture était très différente de la langue antique et a fortiori de la langue moderne que nous pratiquons. Elle était plus dépouillée, plus simple dans la rédaction.

Les supports d’écriture que nous avons trouvés jusqu’à ce jour sont très divers ; il semble que nos ancêtres écrivaient sur tout ce qu’ils pouvaient trouver : des poteries, des écorces, des feuilles, des pierres, du tissu, de la terre cuite, de la peau, du pélandre – sorte de papier fabriqué à base de tiges compressées de cette plante. Cette diversité peut être sentie comme le signe que nos ancêtres vivaient comme nous une civilisation de l’écrit et non pas dans un monde purement oral et que beaucoup de citoyens devaient avoir accès à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. L’écrit n’était pas codifié et réservé comme il semble qu’il le fut à la période antique. – notez bien que j’ai utilisé le mot ‘semble’ parce que si nous n’avons sur une période couvrant 1500 révolutions que des textes officiels, rien ne dit qu’il n’existait pas conjointement une littérature populaire qui peut n’avoir pas laissé de trace… peut-être n’était-elle pas licite… Durant cette période, si l’écriture paraît être réservée à une élite, les servants du culte, chacun (en tout cas tous les humaniens de sexe masculin) devait cependant lire les Textes Sacrés… ou tout au moins les connaître…ce qui suppose un apprentissage de la lecture pour tous.

Mais revenons à l’écrit archaïque. Nous avons pu traduire quelques textes narratifs, mais principalement des sortes d’ex-voto, des prières, quelques mots qui semblent des chants. Tous ces fragments sont très abîmés car il ne faut pas oublier que ces morceaux sont les restes d’une civilisation effacée. Certains tessons sont impossibles à décrypter… nous ne possédons donc que quelques flash sur cette culture.

 

Nous rêvons de retrouver un jour une cachette, un trésor … Car nous pensons que toute répression génère une certaine résistance qui dissimule ses secrets, ses souvenirs, ses trésors… Nous osons espérer qu’il doit y avoir quelques-uns de nos ancêtres qui ont protégé certains documents. Mais on peut aussi, sans trop fantasmer, espérer retrouver au hasard de nos recherches, un beau texte glissé au milieu d’archives diverses. Ainsi il m’a déjà été donné de dénicher un superbe témoignage coincé dans des documents comptables de la période dite moyenne. Et c’était une mine inespérée de renseignements précis… nous y reviendrons. Je voudrais encore parler un peu de cette langue qui me semble si belle dans sa simplicité. Elle est très imagée, très proche de la réalité, très descriptive. Beaucoup de termes sont difficiles à transcrire car ils ne correspondent à rien dans notre culture. Il nous faut parfois pour traduire créer un mot à la sonorité proche de l’archaïque… comme les mots ‘Danga’ ou ‘Dongo’ dont je vais vous parler bientôt. Certaines autres expressions ressemblent à ce que nous connaissons mais peuvent recouvrir d’autres réalités… je pense notamment au mot que je traduis par ‘servant’ puisqu’il décrit le personnage qui gère le culte divin… mais il pouvait avoir un rôle très éloigné de nos servants actuellement… Il faut donc aborder les traductions avec beaucoup de méfiance face aux mots et à leur signification profonde.

La grammaire archaïque est assez simple. Les noms se distinguent en genre et en nombre de façon claire en ajoutant une sorte d’article après le mot : ‘Ta’ pour le féminin singulier – ‘To’ pour le masculin singulier – ‘Tu’ pour le masculin pluriel et ‘Ti ‘pour le féminin pluriel.

La plupart des objets n’ont pas de genre et le nombre est précisé par le chiffre. Mais des noms qualifiants des personnes peuvent n’avoir également ni genre ni nombre. C’est par exemple le cas de ‘Dongo’ alors que Danga est toujours suivi de ‘ta’ marque du féminin singulier. Je reviendrai sur cette particularité.

Les verbes se conjuguent en quelque sorte par l’adjonction de mots pour marquer le présent, le passé ou le futur. Le nombre sera donné par le nom sujet toujours actif placé devant le verbe. C’est une langue narrative, fantaisiste, souple, on a envie de dire ‘populaire’. En cela, je le rappelle, elle est très différente de la langue antique très compliquée, poétique, symbolique, allégorique ou normative reprenant nombres de formules stéréotypées très abstraites. Ceux qui parmi vous ont un peu pratiqué l’étude de la langue antique savent que les traductions sont toujours très difficiles à formuler.

Bien, je vous ai fait languir…

 Entrons dans ces témoignages de notre très lointain passé…

La société qui transparaît dans les documents que nous avons pu traduire est très différente de celle du monde antique dont nous avons, ne l’oublions pas une image déformée.

Vous m’excuserez d’utiliser souvent les expressions : il me semble, il paraît que… Nous resterons dans le domaine de l’hypothèse.

Il me semble donc que la vie était essentiellement communautaire. L’équilibre social était non pas axé sur la hiérarchie des classes mais sur une vie commune, égalitaire et solidaire. La base de cette société semble être une foi profonde en l’équilibre de la nature et la conviction que les dons de chacun doivent être découverts et mis en valeur pour le bien de la communauté. La société que nous découvrons dans les textes était profondément croyante non en des divinités anthropomorphes ni en un Dieu unique omnipotent et législateur mais bien en un divin principe universel qu’ils nommaient ‘Danga’ ou ‘Magna Danga’. Ce terme féminin et singulier englobe Humana et toutes ses forces, toutes les composantes vivantes, c’est un mot universel qui reprend toutes les relations. On trouve également la présence de ‘dongo’, mot sans genre ni nombre, énergies complémentaires ou locales qui entourentla Force Première. Ces dongos pouvaient se voir prêter des traits anthropomorphes ou naturels. Ils représentent des forces plus particulières liées à une communauté ou un moment de vie.

Il me semble que chaque communauté vivait en équilibre interne, peut-être en autarcie. Mais il est certain (nous avons bien quelques certitudes !) que de nombreux contacts et échanges existaient et que des cérémonies étaient communes. Des grands moments du culte se déroulaient dans des lieux particuliers, comme par exemple des collines sacrées, sites naturels ou construits. Ces endroits semblent choisis en fonction de leur force sous-jacente. Il paraît dans les documents qu’il n’y a aucune norme stricte à la structure des édifices du culte mais que l’ingéniosité de chacun concourait à l’édification ou l’aménagement de ces lieux-sources.

Cette société était fondamentalement matriarcale et féminine. Il est étonnant de constater que la plupart des mots qui traitent de la vie sont au féminin. Danga est une mère nourricière et aimante. Elle est Humana tout entière.

 Pour l’instant, nous ne pouvons connaître que peu de chose sur l’organisation des communautés de vie.

Les cérémonies sacrées semblent gérées par des femmes appelées les ‘matri’ mais nous ne connaissons rien de leur rôle précis. Nous avons trouvé mention d’un servant de village mais aucun élément ne nous permet de spécifier son rôle : prêtre ? Chef ?…En langue archaïque, le terme que j’ai traduit par ‘servant’ n’est ni masculin, ni féminin, ni singulier, ni pluriel. Par contre, à la fin de cette période lorsque l’on se rapproche de la période antique, ce mot va devenir masculin, et varier en nombre.

On peut donc voir que l’évolution de la langue est le reflet des changements de cette société ; des hommes ont pris progressivement le pouvoir et il s’agit justement de ces ‘servants’.

Si nous avions plus de documents, peut-être verrions-nous disparaître le mot ‘Danga’ et que celui de ‘Dongo’ deviendrait masculin singulier… Mais ici, j’extrapole et oriente mon analyse en fonction de ce que je pense que la société va devenir, ce qui n’est nullement une démarche historique correcte… On se laisse vite emballer !

Revenons à la vie de la période archaïque : Nous pensons que si cette société cherchait réellement à développer le don fondamental de chacun, l’éducation et l’instruction prenaient une grande place. Sous quelle forme ? On l’ignore.

Le fait que tous les témoignages mis au jour et traduits jusqu’à présent sont spontanés et personnels nous laisse à penser que l’écriture et la lecture étaient à la portée, non d’un classe privilégiée et restreinte, mais bien de la plupart, voire de tous les membres de la communauté.

Nous pouvons également penser que cette société ne se limitait pas à la simple subsistance, elle n’était pas pauvre. En tout cas, il est évident qu’elle pouvait générer des revenus suffisants pour permettre la construction de temples, de collines sacrées, de bassins d’eaux parfumées et chaudes, ce qui, en outre, suppose des connaissances techniques très développées et des moyens humaniens importants… non liés à l’esclavage ni à l’asservissement d’une part de la population, ce qui sera malheureusement le cas durant toute la durée des périodes antique et classique et même d’une grande partie de l’âge moyen.

La vie n’était certainement ni paradisiaque ni parfaite… On voit dans nos textes des conflits d’influence, des mal-être personnels – celui qui a écrit le texte que j’ai traduit pour ma thèse d’Académia était un être rebelle ; en lutte contre lui-même, contre les gens de son village, puis finalement utilisant cette énergie pour combattre l’évolution de sa société.

On sait par l’archéologie et quelques ex-voto que la vie sur Archaïa et d’autres îles n’a jamais été facile. Les catastrophes naturelles, les sécheresses, les famines n’ont pas manqué. Mais l’approche de la vie de façon naturelle et simple devait offrir une vision positive et constructive, respectueuse de chacun, plus spirituelle que matérielle, plus humanienne qu’économique.

 L’existence d’une hiérarchie de pouvoirs et une nouvelle législation vont détruire à jamais cet équilibre écologique, sans espoir de retour.

 

Nous espérons pouvoir trouver de nouveaux documents et mieux appréhender cette société. Notre objectif n’est pas un simple plaisir intellectuel. De même, nous ne souhaitons pas proposer notre passé comme modèle de vie. Comme je viens de le dire, notre culture ne s’y prêterait plus du tout et il n’est pas question de faire, à nouveau, table rase pour tout recommencer – Je pense que cette culture naturelle ne pourrait de toute façon jamais s’imposer par la force. Mais il ne serait pas mauvais que le regard que nous portons sur notre société actuelle soit éclairé par notre connaissance de ce passé si différent afin que nous puissions prendre conscience que beaucoup de nos valeurs sont culturelles et non pas naturelles, que certains de nos jugements peuvent être mis en doute ou du moins nuancés et que bon nombre de nos préjugés ne sont que le fruit d’un long endoctrinement social. Je pense particulièrement à la différenciation des rôles liés au sexe, je pense à certains stéréotypes comme la notion d’intelligence de certains peuples, de certaines personnes ou de certaines cultures…

Je ne veux pas semer le doute ou la rébellion. Je pense simplement qu’un peu de recul, un peu d’esprit critique peut être très riche et constructif.

Archaïa a souffert de l’intégrisme. Les îles de l’Union sont gangrenées par le matérialisme et la corruption. Chacun se sent seul, impuissant devant la machine de la société. Personne ne se sent pleinement solidaire de tous les humaniens présents ou à venir. Des humaniens meurent de faim sous notre regard indifférent… « Ils n’avaient qu’à naître ailleurs »…Nous dilapidons sans compter notre patrimoine naturel tout en sachant qu’il n’est pas renouvelable… Nous pensons détenir la connaissance et pouvoir l’imposer à tous… Mais qui sommes-nous réellement ? Que savons-nous ?

 

Il ne nous reste absolument rien de notre passé lointain, pas le moindre souvenir ni mythe de cette période que des humaniens ont voulu effacer. Rien dans notre langue, rien dans les structures sociales, encore moins dans l’ouverture d’esprit… sauf peut-être… quelques humaniens hors du commun dontla Tradition remonte à la création même d’Humana… Une force est parmi nous et nous l’ignorons… ou nous ne voulons pas la voir vraiment…

 

La société archaïque et les raisons de son évolution vers notre culture peuvent nous apprendre beaucoup sur la véritable nature humanienne fondamentale. Elle peut donner un sens nouveau à notre société en recherche. Elle peut nous guider vers une humanité plus saine, plus ouverte, plus heureuse…

 

Cette histoire archaïque me donne tout au moins la joie d’être parmi vous aujourd’hui et j’ose espérer que vous aurez pris plaisir à entendre parler de nos ancêtres d’une nouvelle façon.

Maître Jenaro et moi-même espérons avoir éveillé votre curiosité et votre intérêt.

J’ai apprécié vos murmures, vos exclamations, vos remarques spontanées, et bien sûr, j’ai savouré vos sourires et vos rires…

Nous attendons vos remarques, vos critiques, vos questions et vos commentaires autour d’un verre convivial.

 

Merci à tous de votre écoute.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Jean HAUST, Dictionnaire liégeois -, deuxième et troisième partie, 1948.

[2] Littéralement : ‘ceux qui nient la force de l’Unique’

[3] ‘Culte’ dans un sens péjoratif qui se rapproche du mot ‘inculte’

[4] Ce mot s’applique à des divinités anthropomorphes.

[5] Datation confirmée par l’archéologie ; elle correspond à la période de construction du Grand Temple.

[6] Je traduis par ‘Danga’ sans article. Dans les textes postérieurs, j’ai trouvé l’adjectif ‘Magna’ lié presque systématiquement au mot ‘Danga’ et je le traduisais toujours avec un article féminin. Pour la traduction, de ce document, je choisis cette forme qui me semble plus proche du texte original. Danga dans ce texte n’a pas de forme anthropomorphe, ni de substance.

[7] Ce terme est incorrect… Il ne couvre pas vraiment le terme archaïque mais je ne trouve pas d’équivalent moderne plus pertinent pour l’instant.

[8]‘ Envahir’ me semble mal choisi car il marque une connotation péjorative qui n’est pas dans le texte antique. Je cherche un meilleur mot.

[9] Terme qui ne me satisfait pas vraiment. Le mot archaïque est moins « faire quelque chose à partir de rien ». Il recouvre mieux la notion d’évolution mais je ne trouve pas d’équivalent moderne. Ce devrait être quelque chose qui recouvre la notion de ‘donna l’impulsion de vie’.

 

[10] Le mot devrait se traduire par ‘Errants de l’amour’ mais je crains de créer un amalgame avec notre moderne caste des Errants.

[11] Ce mot m’a demandé beaucoup de recherches et de réflexions. Je l’avais en premier lieu traduit par ‘servant’ mais pour nous, ce titre couvre une réalité de pouvoir religieux masculin ce qui n’est absolument pas le cas ici. Ce mot n’a pas de genre. J’ignore à la lecture de tout ce carnet si ce personnage est un homme ou une femme. J’ai finalement opté pour le terme ‘Chaman’ écrit comme un nom propre, bien qu’il s’agisse d’un titre.

[12] Le mot ‘Chaman’ est une construction personnelle issue du mot ‘shaman’ en blanqui.

[13] Terme impropre : je dois chercher un mot plus précis pour marquer à la fois l’initiation, l’étude, le partage de connaissance de type compagnonnage mais dans le sens ancien du terme et je dois vérifier son sens exact en archaïen moderne.

[14] Ou secrète… il est difficile de trouver des qualificatifs neutres !

[15] Le texte de cette conférence est publié à la fin de ce livre. Il serait bon de le découvrir maintenant afin de comprendre l’histoire d’Humana.

[16] Apprentissage initiatique itinérant qui va se prolonger avec les Errants

[17] J’hésite entre les mots ‘pouvoir’ et ‘force magique’

[18] Littéralement : son cœur était heureux de flotter.

[19] Dieu protecteur-créateur.

[20] Littéralement : ‘Des mauvais esprits’ dans un sens non magique. Ce mot exprime les tendances humaniennes négatives, les mauvais penchants inhérents à la nature humanienne et non pas des esprits extérieurs.

[21] Cette expression ne veut pas désigner les passions amoureuses mais la force intrinsèque de l’amour divin.

[22] Le lieu de ce site reste un mystère. J’ai pensé au pont de Tusidia sur le Verdorin. Il faudrait y mener des fouilles archéologiques. Le rocher ne présente aucune forme particulière mais peut-être l’érosion fut forte ou le rocher fut-il détruit, comme les collines au temps de Méliandre.

[23] Visiblement les dons étaient spontanés et non sous la forme d’une taxe, redevance ou tonlieu.

[24] Ce lieu n’est pas identifié. Heracon, la ville principale d’Ombra ne compte pas de site archéologique. Sur Ombra, on ne connaît que des ruines de palais et non d’un grand temple.

[25] Il semble que la communication écrite était assez courante… Que sont devenus ces documents ?

[26] Un nom qu’il ne nous a pas laissé. Je n’ai trouvé aucune mention de son nom.

[27] Traduction littérale. Peut-être s’agit-il de cette fleur mythique qu’à l’âge moyen les enlumineurs représentaient dans les bordures des parchemins et dont parlent les textes hagiographiques et les poèmes épiques de cette période. A ce moment, ils la nommaient « Lulibella », mot dont on ignore l’étymologie et qui n’est d’origine ni archaïenne ni du blanqui. Aucun herbier actuel ne reprend cette fleur qui n’est plus mentionnée dans les textes depuis trois cents révolutions au moins. Quelques mois avant de traduire ce texte, j’en ai pourtant rencontré un exemplaire, mais je ne peux le prouver car le plant n’a pu être retrouvé.

[28] On peut également traduire par le destin.

[29] Note de l’auteur : extrait d’Aristote

[30] Ces quatre derniers feuillets du carnet sont rédigés dans une écriture très malhabile et très difficile à décrypter. Les traits sont cassés, dénotant une visible maladresse de l’écrivain. Beaucoup de mots sont à peine lisibles et d’autres sont par contre tout à fait inusités, tant dans les feuillets du jeune homme que dans les écrits ultérieurs qu’il m’a été donné de traduire. Il semble en outre que les expériences décrites sont tout à fait originales et exceptionnelles. Ceci explique peut être que le jeune homme a transcrit les termes utilisés lors des rencontres tout à fait uniques décrites dans les lignes qui suivent.

[31] Etrangers : littéralement, des ‘voyageurs sans terre’. Il faut noter que ce terme n’a pas de genre. Il peut aussi bien être masculin ou féminin.

[32] Littéralement : les ‘réunions de partage de la communauté’.

[33] Le mot est plus fort que gardien ; Il y a dans ce mot un sens plus créatif, plus actif que je ne parviens pas à rendre dans la traduction.

[34] Je n’ai pas pu lire le mot ; il est très mal écrit. J’ai essayé d’en deviner le sens… mais je n’ai aucune certitude quant au terme de ‘richesse personnelle’, cela pourrait être aussi ‘force’, ‘énergie’…

[35] Le mot écrit n’a aucun équivalent. Je choisis de traduire par ‘Suprême-sorcier-guérisseur-gardien’ parce que c’est ce qui me semble intuitivement l’appellation la plus appropriée. Ce terme n’a pas de genre. Il peut aussi bien être féminin que masculin.

[36] Littéralement : le ‘magma créateur’

[37] Littéralement : un ‘esprit directeur’

[38] Un rôle créateur et actif.

[39] Lieu des dongos

[40] Lieu de partage spirituel et de rencontre entre les archaïens

[41] Littéralement : le ‘coffret réceptacle’

[42] Ces mots sont formés avec un soin qui montre toute l’application du jeune homme dans sa volonté de transmettre ce qui lui tient le plus à cœur.

[43] D’après Sapho

 

 

 


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