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de Régine Grandchamps-Roquet - août 2007
Avant-propos de l’auteur inconnu de ce récit, tel qu’il se dégage de plusieurs documents de notes.
L’histoire d’Archaïa est complexe et trop souvent affaire de spécialistes ; le grand public n’en connaît en général que les grandes lignes très stéréotypées développées dans les manuels scolaires, qui se limitent à une partie bien choisie des grands récits repris dans La Davichna Sacrée, texte connu de tous les Humaniens. Ce livre perturbera peut être certains esprits car il se veut objectif et critique ; nous insisterons à l’occasion sur les origines de notre historiographie. Pour permettre au lecteur de comprendre l’histoire d’Archaïa telle que nous la découvrons maintenant, nous publions en fin de ce livre le texte d’une conférence qui fut présentée le 16 marca de la Révolution 1704 (Archaïa) par Maître Da Viva et Maître Genaro à L’Académia de Vallodia devant un public de non spécialistes composé essentiellement d’étrangers. Cette conférence donnera aux lecteurs une synthèse claire des grandes directions des dernières découvertes de nos historiens. Le lecteur non initié pourra également s’aider de la chronologie publiée à la fin de l’ouvrage. Tous les textes originaux écrits en langue archaïque repris dans ce récit sont publiés dans les traductions établies par Maître Da Viva, qui est jusqu’à ce jour une des rares spécialistes à pouvoir décrypter cette langue ancienne. Tous ces documents sont encore en cours d’analyse et de traduction. Pour cette raison, nous publions en notes les commentaires ou questionnements de la traductrice, afin que le lecteur soit conscient de la difficulté du travail des chercheurs et qu’il conserve une approche critique face à ces découvertes. Nous nous engageons à publier par la suite les correctifs qui s’avèreraient nécessaires, car nous ne doutons pas que nous ne sommes qu’au début de grandes découvertes et que beaucoup de questions doivent encore trouver des réponses.
Wivina referme son dossier. Ses notes sont complètes, bien classées ; elle connaît parfaitement son sujet. Elle est prête. Demain, elle va présenter sa thèse d’Académia… Les membres du jury ont déjà reçu son texte ; ils doivent être en train de fourbir leurs armes pour l’attaquer. Personne avant elle n’a jamais traduit de textes écrits en langue archaïque. Si les archives et les musées d’Archaïa conservent quelques rares documents rédigés de cette écriture ancienne très mystérieuse, personne ne peut en expliquer ni l’origine ni l’histoire. Puisque les poèmes des récits fondateurs sont écrits en langue archaïenne antique, l’existence de ces écrits dits archaïques trouve difficilement une explication rationnelle puisqu’il ne peut y avoir d’histoire antérieure à la création. L’interprétation généralement acceptée est que ces textes sont des codes pour des documents secrets ou sacrés. Une thèse de l’Académia de Mandavilla rédigées il y a vingt révolutions prétend qu’il s’agit en réalité d’une écriture exotique, étrangère à l’histoire d’Humana et que ceci atteste de la présence d’une culture d’un autre monde. Mais rien dans notre histoire ne vient confirmer ni même justifier les fondements de ces hypothèses. Depuis quelques révolutions cependant, grâce à des fragments, quelques mots ont pu être devinés. Le travail de Wivina se basant sur ces extraits et sur sa formidable intuition offre une approche tout à fait originale, un véritable renouveau linguistique. Voici plus d’une révolution qu’elle travaille sur ce texte rédigé dans cette langue archaïque découvert tout à fait par hasard parmi une liasse d’archives juridiques en langue antique. Elle a tout de suite perçu l’intérêt de ce document ; il vibrait en écho avec sa chair, il évoquait une expérience personnelle étonnante gardée secrète. Mais il lui fallait analyser chaque mot, presque chaque lettre, chaque signe ; ce fut un travail de recherches et d’enquêtes minutieuses. Demain, elle va devoir apporter des preuves pour démontrer que cette traduction n’est pas une pure invention de sa part. Elle est sûre d’elle, certaine de ce qu’elle a traduit. Elle peut argumenter sur chaque forme. Alors que cela semble complètement fou, elle se sent parfaitement à l’aise à ce niveau. Elle sait que les Maîtres d’Académia, même s’ils ne manquent pas d’esprit critique, vont se passionner pour cette découverte qui ouvre des horizons nouveaux à la recherche historique. Par contre, dans le contexte politique actuel, elle craint la réaction des dirigeants religieux face au contenu du document traduit. Elle voudrait pouvoir s’en tenir à la forme, à la merveilleuse découverte linguistique mais le jury composé en partie de membres de la caste des servants va-t-il accepter cette limite ? Elle est consciente d’être à la veille d’une grande bataille qui va jouer son avenir. Mais elle ne craint pas. Le combat qu’elle a mené depuis une révolution était bon et elle sait qu’elle est sur la voie de la vérité. Mais les autres peuvent-ils le comprendre ? L’accepter ? Le reconnaître publiquement ? La vie à Archaïa devient difficile. L’intégrisme religieux et le sectarisme rendent les relations instables. Les Servants de la Révélation veulent tout contrôler, réglementer. Wivina est une étrangère. Et tout dans sa vie va à l’encontre de la mentalité nouvelle de cette île. Il est temps pour elle de quitter cette académia parce qu’elle veut pouvoir poursuivre ses recherches librement et surtout parce qu’elle est une femme. Qui plus est, le texte qu’elle va présenter demain va faire l’effet d’une bombe dans cette société qui prétend retrouver la pureté du culte du Révélé. Comme un chevalier à la veille de son adoubement, elle s’est retirée seule dans le vieux sanctuaire des étrangers de Vallodia. Elle prie pour trouver les mots justes afin de persuader son auditoire, sans heurter les susceptibilités particulières de cette société qui n’est pas la sienne. Elle veut se recueillir pour remercier la Magna Danga de ce qu’elle lui a donné de vivre et de découvrir durant ces trois révolutions d’étude et de travail comme étudiante sur Archaïa. Mais surtout, elle voudrait retrouver au fond d’elle-même la force de vie puisée, voici une révolution, dans la cérémonie sur la colline sacrée afin de ressentir pleinement cet élan d’amour pour la société antique, sa foi profonde et fondamentale aux dons de la nature. Le lendemain matin, sereine, confiante et bien reposée, Wivina pénètre dans l’auditorium. Le jury est assis dans une certaine pénombre et elle ne peut distinguer les traits de ses examinateurs. Elle pose son regard sur l’auditoire composé des étudiants amis qui l’ont encouragée dans ses recherches. Elle commence son exposé ; sa voix est claire, assurée, posée. Elle explique aux jurés sa démarche, ses recherches. Elle justifie scientifiquement chaque traduction, chaque mot et démontre ses méthodes de datation. Mais elle s’en tient uniquement à la forme, à la linguistique. Elle se refuse à entrer dans l’analyse du contenu du document. Sa présentation va durer trois heures sans aucune lassitude ni du côté de l’auditoire ni de sa part. Son vieux maître, qui pourtant connaît la partie, l’écoute avec un vif intérêt. Elle ne voit que lui. C’est pour lui seul qu’elle parle, ce qui l’autorise à glisser dans son discours toute sa passion, tout son amour de l’histoire, de la littérature et de la culture antiques. Pour terminer son exposé, elle lit le texte. Sa voix vibre de passion. On ressent sa parfaite assurance ; chacun découvre un monde nouveau et se sent transporté.
« Que la Magna Danga m’envoie son souffle pour me guider et éclairer mon esprit !
Aujourd’hui, je viens de prendre une grave décision. J’ai conscience de braver un interdit, d’aller à l’encontre de ma ligne de vie. Je dois cependant agir de la sorte pour essayer de sauver ma foi. Je remets mon cœur à la Magna Danga. Je sais qu’elle m’approuve même si je bouleverse aujourd’hui la Tradition. Je vais écrire la Cérémonie Sacrée. Je vais graver ces mots parce que je crains que le souvenir de notre Tradition ne disparaisse.
Les nouveaux Servants affirment se baser sur notre ancestrale Tradition mais ils sont en train de tuer la foi ; dans leur formalisme, ils vont empêcher l’Esprit et le Souffle de venir. Ils transforment notre Cérémonie Sacrée en un rite sans fondement, en un culte sans cœur. Ils veulent oublier nos croyances au profit de la croisade. Ils nient notre foi pour favoriser la domination de dongos qui parlent de haine et non plus d’amour.
Que la Magna Danga m’éclaire afin que mes mots ne trahissent pas ma foi.
Je ne pense pas que je survivrai longtemps à cet acte de révolte… Les nouveaux Servants me surveillent. Ils craignent mon charisme ; ils vont me réduire au silence, peut-être m’éliminer.
Que la Magna Danga me vienne en aide afin de ne pas faillir dans ma tâche. Qu’elle me tienne toujours la main pour avancer sur mon chemin.
L’esprit de la Magna Danga m’a révélé que je devais écrire une parabole, une histoire simple, un cas précis pour que chacun puisse comprendre clairement et transmettre la Vraie Tradition ; celle de la Foi et non celle du culte, celle de la Pureté et pas celle de dangereux manipulateurs avides de richesses et de puissance.
Sur la Colline Sacrée, symbole de la force de tous les humaniens unis, le cortège s’avance. La procession des matris psalmodie les deux versets bénis en se balançant dans un mouvement ondulatoire, image du retour perpétuel de la vie.
« Que le Dongo de l’Amour bénisse nos jeunes gens ! Que la Magna Danga offre les dons et la fécondité ! »
Une jeune fille s’avance au milieu des matris. Elle est drapée dans le vêtement que reçoivent tous les humaniens à leur naissance. Un jeune homme, tout aussi nu, l’attend près du bassin des purifications. Ensemble, ils entrent dans la piscine et se laissent flotter doucement dans l’eau parfumée, bénie des dongos. Leurs corps se touchent, se découvrent tandis que le chœur des matris en cercle autour du bassin, le regard tourné vers l’extérieur, embrassant l’ensemble d’Humana, murmure le cantique de l’Union Sacrée.
« Magna Danga, bénissez ces corps et donnez-leur la fécondité ! »
Une grande lumière rayonne devant le petit temple, et son intensité devient aveuglante. Les matris s’étendent la face contre le sol et fredonnent leur litanie obsédante.
Le Dongo de l’amour est debout, illuminé. Les jeunes gens sortent doucement du bassin et, main dans la main, marchent vers la source de l’amour infini qui les enserre. Le souffle du Dongo se pose sur eux et éclaire leur cœur. Ils comprennent qu’ils seront désormais tout l’un pour l’autre ; ils seront un être à deux corps unis par la force de l’esprit d’amour. La jeune fille se prosterne, s’étend face contre le sol chaud et elle sent pénétrer en elle la force d’Humana. Le Don lui est donné. Son ami hésite, craint de s’abandonner, veut rester maître de ses sentiments. Le Dongo tend la main vers lui, effleure ses cheveux et lui offre son Don. La présence du Dongo s’estompe et les jeunes gens bouleversés pénètrent dans le temple. Ils vont consommer leur union afin de laisser grandir leur don en eux.
Quand ils quittent le temple, ils sont seuls. Des vêtements sont au bord du bassin où ils vont se rafraîchir sans oser y entrer. Ils redescendent lentement vers la vallée, marchent plusieurs jours pour rejoindre leur village. Ils doivent maintenant, en couple, découvrir quel est le don reçu et le faire fructifier pour le bien d’Humana et de ses habitants.
La jeune femme très pieuse, proche de Danga et d’Humana, comprend vite qu’elle a le don de soigner les animaux : elle sait leur parler, les apprivoiser, les nourrir, les guérir et les élever pour leur bien et celui de la communauté. Son compagnon plus rebelle, plus sauvage, ne ressent pas bien son don. Il maudit les dongos, se sent inutile, s’énerve, refuse d’écouter les conseils de patience… Elle doit doucement l’apprivoiser comme un petit pilla sauvage et blessé. Cela fait partie de son don. Elle l’emmène souvent dans des grandes promenades à travers les collines. Elle puise beaucoup de force dans la nature sauvage. Lui, de son côté, dépense ainsi son trop plein d’énergie, d’agressivité. Il est souvent assez brusque, dur avec elle. Ses désirs s’expriment dans un rapport de force et de violence. Leur union reste stérile et cela le rend fou d’angoisse. Un jour où il est particulièrement énervé suite à une stupide querelle avec le servant du village, elle l’emmène loin vers la Magna Aqua. Sur le rivage, il déplace des blocs de rochers, il les superpose, recommence son montage, réfléchit, démonte, reconstruit, dessine des formes dans les alluvions humides…. Sa jeune femme le regarde et se met à prier : « Dongo, éclaire-le, guide-le, il construit, il réfléchit, il élabore…. » Elle prend un rameau de Clairette et l’enfouit dans le sol pour implorer la Magna Danga.Son compagnon a trouvé son don ; il construira des temples pour les Dongos, et élèvera des collines pour le culte de l’amour. Sa force, son énergie serviront à déplacer des montagnes au service des Dongos !
Chacun reçoit son Don dans l’amour pour le bien d’Humana. Chacun le perçoit dans sa vie pour l’avenir de sa fécondité. Chacun le vit et le fructifie pour la gloire des dongos. Et l’esprit souffle sur Humana et lui offre ses richesses.
Je viens d’écrire ma vie. Je l’ai construite au mieux avec ma pieuse compagne. J’ai élaboré des collines sacrées, j’ai construit des temples magnifiques… Ils sont les enfants que les dongos nous ont donnés.
Maintenant, les servants vendent le don qu’ils attribuent eux-mêmes. Moi qui l’ai reçu de la main du Dongo, je sais ce que cela représente dans ma vie. Et j’ai peur pour l’avenir des enfants. J’ai peur de voir disparaître les dons et leur culture.
Que la force de la Danga pénètre encore les enfants !
Je proclame que la Magna Danga est miséricorde et non pas autorité. Je proclame que les dongos sont nos amis et pas des tout-puissants autocrates. Je proclame que le bien est en nous et qu’il nous appartient de le grandir. Je crains que le mal soit dans les rituels stériles et les rites aveugles. Je proclame que tout sur Humana n’est qu’Un seul et que nous devons nous aimer.
Que La Magna Danga ait pitié de mon insolence envers ceux qui se proclament mes maîtres et qu’Elle me prenne avec Elle dans son amour infini.
Texte de la cérémonie sur la colline. (Archives de l’Académia de Vallodia, fonds antique 2738-6/15.) +/_ 1900 révolutions avantla Révélation -+/ - 1600 révolutions avant l’Union. Traduction et analyse de Wivina Da Viva. Philologie et histoire antique, thèse d’Académia présentée sous la direction de Maître Valoris, Académia de Vallodia, Révolution 1694 après le Révélé, Qu’il en soit béni !
Chapitre II
Quand Wivina termine sa lecture et remercie son auditoire, un long silence s’installe ; ils sont charmés ! Les questions vont suivre, précises, incisives parfois. Wivina détourne toutes celles qui porteraient sur le fond du texte pour ne s’attacher qu’aux démarches de traduction, d’heuristique et de linguistique. Elle se refuse à aborder toute interprétation du contenu du texte ; sa démarche est uniquement celle de la traduction possible d’un document rédigé dans la langue archaïque. Les Servants présents dans le jury cherchent à la prendre en défaut mais elle reste sûre d’elle, sans équivoque, parfaitement à l’aise. Finalement, à nouveau, un long silence plane sur l’assistance. Le recteur va lever la séance quand un dernier intervenant prend la parole. Wivina n’a pas encore regardé ce juré. Heureusement ! Le choc est violent ! Le dieu du bassin… Il est là devant elle ! Avant de Le voir, elle a reconnu Sa voix. Elle tremble, se trouble. Elle n’a rien entendu de ses propos mais à voir le sourire de l’assistance, elle comprend que ce n’est pas important. Elle ose le regarder ; Il lui envoie un magnifique sourire… Le public applaudit chaleureusement. Les jurés se retirent. Wivina s’assied ; elle n’a plus d’énergie. Ses amis l’entourent, la félicitent mais elle n’entend rien, elle ne peut plus rien dire…Son esprit est totalement vide.
Le jury revient après un court moment de délibération. La discussion n’a pas dû être difficile ni animée. Ils sont souriants, satisfaits d’eux-mêmes. Maître Valoris a une petite moue de dépit mais il adresse un beau sourire et un clin d’œil complice à Wivina. Comme il ne peut pas cacher ses sentiments, on peut dire que « ça passe » avec un petit « mais » quelque part. Elle n’y accorde pas d’importance ; sa thèse, c’est déjà du passé. Elle ne pourra plus rien y changer. Par contre, elle a levé les yeux vers Lui ; Elle reste surprise de sa tenue : Un Chevalier… un Errant…En grande tenue d’apparat comme elle n’en a jamais vu en dehors des représentations iconographiques de l’âge moyen ou des mosaïques des villas de Masena qu’elle a pu admirer lors d’un voyage. Elle croyait au mythe ! Il lui sourit mais de façon fort imperceptible sinon par le cœur de Wivina. Le recteur prend la parole : Petit discours habituel sur la production scientifique des Académias d’Archaïa et d’Humana tout entière, sur le rôle ingrat des examinateurs et sur la richesse du travail des jeunes chercheurs qui… Wivina n’écoute pas, elle a les yeux rivés sur L’Errant. Pourtant elle essaye d’accrocher un peu son attention, il faut qu’elle sache ce que ce jury a pu décider avec cet humanien hors norme en son sein. Le recteur poursuit : - Eu égard à la valeur scientifique exceptionnelle de cette recherche, à la démarche originale et courageuse qui va permettre de poursuivre les analyses et ouvrir de nouvelles voies dans le domaine de la traduction des documents de l’histoire antique d’Humana tout entière, le jury a décerné à la citoyenne Wivina Da Viva, le Grand prix de l’Académia d’Archaïa. Cette proclamation est accueillie par une salve d’applaudissements chaleureux. - Cela passe plutôt très bien ! se dit Wivina. Le recteur sourit et montre qu’il n’en a pas terminé. - Le jury, à l’unanimité, demande que ce travail soit transmis aux Académias d’Humana afin qu’il subisse l’épreuve du temps et stimule la recherche linguistique et historique. Mais ce texte doit rester uniquement à usage scientifique et académique. Ce document ne pourra en aucun cas être rendu public ni faire l’objet d’une quelconque publication sans l’Imprimatur du Collège des Académias d’Archaïa sous le haut patronage du Service des publications de la Révélation. Voilà donc le ‘Mais’ ! Elle se trouve là la raison de la petite moue de Maître Valoris : Le texte est à l’index ! Elle reçoit cependant l’autorisation sans limite de recherches. Wivina a ce qu’elle voulait ! Et le grade obtenu est inespéré ! Ce sera la porte ouverte vers tous les postes dans les Académias d’Humana. Merci Maître Valoris ! Nous sommes sauvés !
Comme chaque membre du jury, l’Errant vient la féliciter. Il garde sa main un bon moment dans la sienne et elle sent qu’il lui glisse discrètement un petit billet. Elle est sidérée mais arrive à rester stoïque. Ils échangent des mots anodins. Sa voix est grave, profonde, divine, envoûtante. Wivina a l’impression à nouveau de flotter sur l’eau parfumée du bassin sur la colline sacrée. C’est un Errant, un membre de cette caste inaccessible, secrète et mystérieuse que tout le monde craint sans les connaître. C’est un homme riche et très puissant. Il connaît des secrets qu’elle a partiellement découverts. Il pourrait être dangereux pour elle. Elle est si vulnérable devant lui ; une petite fille. Elle doit vraiment quitter Archaïa le plus vite possible et retrouver son équilibre. Durant cette dernière révolution, elle a vécu à un rythme complètement fou pour réaliser son travail et sous une pression incroyable dans le contexte politique et social très xénophobe et sexiste de l’île. Elle doit partir, reprendre une vie normale loin des tensions internes de cette île, loin de la présence de cet humanien. A cette condition, elle pourra fixer ses nouveaux objectifs, ses nouveaux rêves. Elle pourra reprendre son cheminement intérieur. Mais aujourd’hui, elle est prête à toutes les folies. Ce sera une parenthèse.
Chapitre III : Ile d’Archaïa, 1693 de la Révélation. (Une révolution, déjà…) Le vent souffle de la Magna Aqua vers l’intérieur d’Archaïa. Sa caresse chaude et douce glisse sur le corps de Wivina. Personne ne vient jamais dans cette région désertique du centre de l’île. Ces paysages sauvages l’enchantent ; elle a l’impression de s’immiscer dans les vieux textes, de remonter le temps plutôt que les vallées. Cette solitude l’attire comme un aimant et en même temps, l’oppresse. Que vient-elle chercher ici, seule ? Quelle chimère poursuit-elle dans ces contrées oubliées ? Une trace, un trésor archéologique ? Des milliers de chercheurs sont passés avant elle sur cette île. Durant des centaines de révolutions de l’astre du jour, des fouilles archéologiques, des relevés sophistiqués, des stratigraphies élaborées, des scanners, etc., ont épuisé la possibilité des découvertes. Il ne reste que les textes. Là, dans les vieux chiffons couverts de lettres bizarres, Wivina peut encore espérer découvrir des mots, des traductions, des interprétations, des histoires, des connaissances. Dans ces documents si anciens, à l’écriture à peine déchiffrable, que si peu de gens peuvent aborder et essayer de lire, là, elle peut essayer de deviner un sens, un semblant de traduction toujours hypothétique. Elle peut trouver beaucoup de satisfaction à se battre contre cette langue rebelle à toute interprétation, à toute traduction. Ici, dans la nature, elle ne peut qu’essayer de retrouver l’esprit, l’ambiance de l’antique Archaïa. Au milieu de ces mireilliers tordus par le vent, rabougris par la sécheresse, parmi ces cailloux érodés, ce sol desséché, elle peut sentir vivre Archaïa comme les anciens l’ont vue, vécue, subie. Ces escapades dans l’arrière-pays sauvage lui permettent de s’imprégner de cette vie pour essayer de mieux lire les textes obscurs.
Wivina ne cesse de s’étonner que cette île aride et dure puisse être si belle. Elle s’émerveille que cette contrée que l’on croirait stérile ait pu créer cette passionnante civilisation antique. Elle se réjouit que ce pays soit de nos jours le berceau d’une culture si riche et originale. Archaïa et ses deux satellites, Ombra et Grecina, forment une fédération d’îles indépendante de la Confédération de toutes les îles d’Humana regroupées dans les Isolae Unificae. Ici, sur Archaïa, elle est sous l’enchantement des vieilles légendes ; elle sent vibrer en elle une source de vie. Elle se sent en communication avec le cœur de la planète. Elle ne peut pas se l’expliquer. Elle n’ose pas en parler. Elle craint d’être considérée comme une folle, comme une mystique ou même tout simplement comme quelqu’un qui veut absolument se faire remarquer. Quelque fois, avec son vieux Maître, elle éprouve l’envie de se confier, de lui révéler cette chaleur qui monte en elle quand elle peut parcourir ces régions éloignées des villes, en plein cœur d’Archaïa. Mais sa timidité, la pudeur aussi l’en empêchent. Quand elle revient de ses explorations, le regard que son Maître pose sur elle, ce sourire entendu qu’il lui adresse lui révèle cependant qu’il la comprend, qu’il lit sur son visage ce ravissement qu’elle ressent. Il l’encourage à partir dès qu’elle peut se libérer de ses cours et de ses travaux, et il lui offre toujours plein de motifs pour parcourir l’île. Et, quand elle cale devant un texte, quand une traduction semble impossible, il lui parle des paysages, des vieux chemins, d’un site visité ensemble, d’odeurs, de couleurs, du souffle du vent … et aussitôt, elle sent revenir en elle cette inspiration profonde qui l’aide à traduire, à retrouver des mots connus pour construire une traduction possible. Son vieux Maître connaît sa source et l’aide à l’exploiter, il l’encourage dans cette démarche à l’encontre de toute logique, de tout raisonnement scientifique.
Plongée dans ses réflexions, Wivina a poursuivi son chemin sans repères. Elle monte sur la pente tout droit devant elle, à travers la végétation sèche. Essoufflée par l’effort et le vent, elle s’arrête et s’assied, le dos appuyé contre le tronc d’un vieux mireillier pour profiter de son ombre parcimonieuse. Elle admire le paysage bien dégagé qui s’ouvre devant elle. C’est sec, désolé et pourtant, elle y puise une force de vie. Elle cueille près d’elle un brin de Clairette qu’elle écrase entre ses doigts pour en respirer le puissant arôme et se masser la nuque un peu raide. Puis, elle prend une feuille d’Ange qu’elle froisse et inhale pour retrouver son souffle et se rafraîchir la gorge brûlante desséchée par l’air chaud. Wivina, entourée de ces effluves et du chant des Coquelins ferme les yeux et laisse monter le long de son dos la force de vie d’Humana. Un grand bien-être l’envahit et un léger voile blanc flotte devant ses yeux… Elle s’envole au-dessus des collines et entend un chant dans le lointain… Flottant au-dessus du sol, Wivina assiste émerveillée à une cérémonie inconnue. Elle se sent possédée par les incantations et se met à psalmodier des paroles qu’elle prononce sans difficulté, mais sans en connaître le sens. Son corps se balance au rythme de la procession. Elle voit apparaître un jeune couple… Ils sont entièrement nus… Ils approchent d’un bassin au sommet de la colline et…
Wivina sent une piqûre sur sa cuisse ; un blairon bourdonnant vient de la mordre. Elle le chasse négligemment, pose un peu de salive sur la petite blessure puis, encore engourdie, elle se lève pour aller cueillir une feuille de Basanier qu’elle presse sur la plaie. La brûlure ressentie la ramène totalement à la réalité. A-t-elle rêvé ? Etait-ce une vision ? Troublée, elle sort une gourde en peau remplie d’eau fraîche et boit doucement en laissant couler lentement un fin filet dans sa bouche afin de se donner le temps de retrouver ses esprits. Déconcertée par ce qu’elle vient de vivre, elle consigne son aventure. Elle effectue un rapide relevé géo-topographique pour revenir à cet endroit de façon à pouvoir effectuer des recherches scientifiques sur ce lieu étrange. Elle prend également un échantillonnage des plantes qu’elle a respirées de manière à en vérifier les vertus. Elle veut se persuader que ce qu’elle vient de vivre n’est pas le fruit de son imagination mais bien la résultante de forces physiques et naturelles. Avant de repartir, elle se tourne dans la direction de ce qu’elle estime être le chemin qu’elle a pris dans son rêve… Et c’est le choc ! Cette colline… Cette forme…. Rien n’est naturel ! C’est exactement la forme décrite dans l’extrait du texte de Méliandre qu’elle a dû travailler avec son maître et ses condisciples. C’est en tout cas, ce que Wivina en avait déduit et compris !
Les ennemis de Dieu2 construisent des collines qui servent de lieu de culte secret3. Ces tertres épousent la forme des paysages environnants mais le sommet est artificiellement plat pour offrir un large espace aux cérémonies. Les incroyants pensent que les dieux4 et les servants peuvent s’y rencontrer. Ils précipitent leurs enfants du haut de la falaise pour les offrir en sacrifice à ces dieux.
(Texte attribué au tribun Méliandre. –15005 avant la Révélation traduction de Wivina Da Viva, 1694, cours d’archaïen antique, Academia de Vallodia, professeur, Maître Valoris) 2 Littéralement : ‘ceux qui nient la force de l’Unique’ 3 ‘Culte’ dans un sens péjoratif qui se rapproche du mot ‘inculte’ 4 Ce mot s’applique à des divinités anthropomorphes. 5 Datation confirmée par l’archéologie ; elle correspond à la période de construction du Grand Temple.
Plus Wivina observe autour d’elle et plus cette colline lui apparaît comme ayant une forme et une position artificielle dans le paysage ! Ses connaissances en topographie lui permettent de constater que ce site est très ancien, bien intégré dans le paysage et dans la végétation, mais ce tertre n’est pas un travail de la nature : il s’agit d’une construction. Ce n’est pas une structure née du recouvrement progressif d’une substructure enfouie : c’est une colline artificielle construite de mains d’humaniens … ou autres ?… Et qui plus est, la forme requise pour correspondre à la description de Méliandre ! Wivina est subjuguée. Elle prend un petit sac en bandoulière avec sa gourde d’eau, sa gire et ses scriptos. Et elle s’aventure dans la direction de cette colline. Elle a conscience que ce n’est pas prudent, qu’elle devrait revenir une autre fois, mieux équipée, peut-être accompagnée. Mais qui serait assez fou pour la suivre ici ? Ses condisciples ne s’intéressent pas aux paysages. Elle n’a pas de véritables amis à Archaïa, tout juste des bons copains, qui la trouvent un peu originale… C’est une étrangère ! Seul son vieux Maître viendrait volontiers… Mais lui, avec sa jambe raide, il ne pourrait pas l’accompagner. Le sort en est jeté ! Elle se lance seule à la découverte de la colline étrange et fascinante.
Pas de chemin, bien sûr. Elle avance dans cette végétation rabougrie et sèche qui lui pique et griffe les jambes. Ses pieds se tordent sur les pierres coupantes. Cependant elle garde le cap grâce à sa gire ; Elle suit son azimut. Elle grimpe tout d’abord sur un petit tertre, puis redescend dans l’étroite vallée d’un ruisseau asséché. Ensuite elle remonte péniblement sur le versant opposé. Au sommet, elle voit la colline se dresser devant elle. Elle descend dans cette nouvelle vallée plus verte, une mousse épaisse couvre le sol sous les gazouillers d’où s’échappent des insectes en tout genre… surtout des piqueurs ! Elle a très chaud ; ici pas de vent. La colline fait écran et la fraîcheur bienfaisante de la Magna Aqua ne parvient pas dans cette dépression. Parvenue dans le fond de la vallée, elle demeure perplexe ; un hallier épais et infranchissable entoure la colline. Elle a l’impression de se retrouver dans un conte de son enfance, quand la dame endormie est protégée par une végétation inextricable. Pas un chemin, pas une ouverture ! Wivina est à la fois déconcertée et contente ; ce phénomène non naturel confirme son raisonnement. Elle ne connaît pas cette espèce de végétation ; elle n’a jamais vu cette plante sur l’île. Elle avance un peu le long de la haie mais se dit qu’il est utopique de penser contourner toute la colline dans l’espoir de trouver un passage. Déçue, elle pense qu’elle reviendra une prochaine fois avec des outils. Mais elle n’arrive pas à s’arrêter, elle se donne toujours un point de repère nouveau avant de mettre un terme à sa marche. Et le miracle se produit : Un grand gazouiller vermoulu s’est abattu sur la haie et lui offre un passage très étroit et fastidieux par-dessus l’obstacle. La manœuvre n’est pas aisée, il faut se faufiler entre les branches de l’arbre et enjamber la barrière végétale qui tente de reprendre ses droits, mais visiblement la chute de l’arbre est relativement récente. Elle progresse avec beaucoup de difficulté, mais surtout elle est oppressée, consciente de braver un interdit ! Au-delà de la haie, une végétation épaisse, insolite, exotique se mêle aux variétés locales. Le sol semble plus fertile ; le substrat apporté est plus riche. Elle essaie d’imaginer les centaines d’Archaïens qui ont porté des paniers pour amener cet humus étranger et construire cette colline. Pour quelle raison ? Est-ce un mémorial ? Est-ce un lieu sacré élevé pour un dieu exigeant, comme le suggère le texte de Méliandre ? Wivina essoufflée, s’arrête et s’appuie sur le tronc d’un arbre inconnu. Elle s’étonne de la force jaillissant le long du tronc ; jamais elle n’a ressenti un tel fluide vital. Elle sourit ; personne parmi ses quelques rares amis sur Isolae Unificae, auxquels elle a pu parler de cette force qu’elle puise dans les arbres, n’a jamais rien ressenti de semblable. Depuis bien des révolutions et surtout depuis qu’elle est ici sur Archaïa, elle n’en a plus parlé. Même à son vieux Maître, elle n’a pas osé révéler cette singularité. Avec lui, elle veut bien évoquer ses ‘intuitions’ littéraires mais pas ce champ de force qu’elle perçoit physiquement. Dans ses jours de déprime, elle se classe comme anormale. Dans ses moments de sérénité, elle estime qu’elle a un pouvoir, un don, et qu’elle doit le cultiver. Depuis longtemps elle cherche dans quelle direction orienter cette force, elle cherche vers quel charisme discipliner cette énergie, mais rien ne lui vient en réponse. Elle est patiente ; elle sait déjà qu’elle a une faculté particulière pour comprendre les textes anciens d’Archaïa. C’est sa grande joie et pour l’instant, elle est heureuse d’essayer d’exploiter ce don et de poursuivre ses études dans cette direction.
Chapitre IV :
Elle reprend son ascension. Des odeurs inconnues lui parviennent, l’enivrent. Des chants d’oiseaux jamais entendus la bercent et l’encouragent. Epuisée, rouge de chaud, elle débouche sur une esplanade. La végétation y est moins dense. Au centre, un grand bassin où coule et chante une eau limpide. Elle est hypnotisée ! Elle observe durant un long moment avant d’oser s’avancer doucement, prudemment, craintivement. L’eau l’attire comme un aimant. Elle s’approche, s’arrête au bord du bassin. Cette eau est parfumée ; une odeur totalement inconnue, mais si entêtante, si envoûtante… Elle y plonge délicatement la main et un bien-être extraordinaire s’empare d’elle. Sans savoir pourquoi, elle commence à réciter une formule sacrée de purification des archaïens anciens. Ce texte, elle l’a durement travaillé la semaine passée et ses traductions lui ont valu des remarques moqueuses de ses condisciples, et le sourire approbateur de son Maître.
Je m'élèverai vers toi, mon Dieu Pur et frais comme un nouveau-né. Je plongerai dans l'eau du bassin du baptême Pour recevoir tes commandements.
(Traduction proposée et admise par l’ensemble du cours d’archaïen antique) Ex-voto exhumé dans les fouilles de Vallodia, daté de –1500 avant la Révélation)
Je monterai vers la déesse Nu et frais comme un nouveau-né. Je plongerai dans l’eau du bassin de renaissance Pour recevoir mes dons personnels.
(Proposition de traduction de Wivina Da Viva)
Elle prononce cette incantation en langue antique et doucement la psalmodie sur un rythme inconnu qu’elle laisse monter de sa gorge ; les mots qu’elle a lus, traduits sans en connaître la prononciation exacte, lui viennent spontanément à la gorge. Elle se laisse guider par un souffle intérieur et elle perçoit que sa traduction est la bonne. Lentement, elle ôte ses vêtements et se glisse nue dans l’eau fraîche du bassin. Une sensation jamais rencontrée s’empare d’elle ; l’eau sur sa peau est une douce caresse. Elle ne sait plus si elle est dans la réalité ou dans un rêve merveilleux. Elle se laisse flotter légèrement, les yeux fermés ; elle veut s’imprégner totalement de cet instant magique. Elle est heureuse, sereine, détendue. Son esprit se détache de l’enveloppe charnelle ; profondément comblée, elle est en totale harmonie avec ce lieu. Un bien-être extraordinaire l’enlace. Sa mémoire évoque pour elle ce que des témoins racontent sur leur expérience de mort ; elle a l’impression de vivre ce moment d’amour incommensurable décrit par ceux qui ont approché leurs derniers instants. Si ce moment béni pouvait durer éternellement ! Un clapotis plus fort lui fait ouvrir les yeux. Elle reste ébahie devant l’apparition. Une divinité archaïenne se tient debout au bord du bassin et la regarde d’un air étonné. Un dieu vient donc la chercher et la conduire au paradis ! Il se met à psalmodier une litanie qu’elle ne comprend pas. Elle l’écoute et le regarde. Ses yeux : Un océan où l’on se noie ! Wivina est subjuguée par la force de ce regard d’une douceur incroyable. Lentement, il se déshabille, tout en ne la quittant pas des yeux. Elle s’effraie un peu devant ce corps nu d’une grande force masculine. Puis, reprise par la quiétude de cet endroit et la douceur de la litanie, elle admire, émerveillée, le corps superbe qui se glisse dans l’eau. Il continue de chanter et s’approche doucement de Wivina. L’Astre du jour filtré par le feuillage des gazouillers nimbe sa tête d’un halo de lumière douce… Un esprit ! Il est d’une beauté déconcertante, à la fois grand, fort, des traits masculins très prononcés comme un chevalier, mais avec une douceur, une délicatesse dans la voix qui charme Wivina. Sa main touche la sienne, leurs doigts instinctivement s’enlacent ; le cœur de Wivina vibre. Leurs deux corps flottent ensemble sur cette eau magique. Quand il lui parle, sa voix est grave, chaude, envoûtante. Les mots qu’il prononce d’une manière très originale chantent aux oreilles de Wivina… Il parle l’archaïen classique, cette langue aux sonorités chantantes que Wivina aime tant. Les sons glissent dans son esprit et l’entraînent vers le monde des légendes. Il lui dit qu’il la trouve très belle, ensorcelante, qu’il aime la finesse de son visage et la profondeur de ses yeux. Ils lui parlent d’Archaïa, d’Humana, de sa force, des divinités, de la vie et de l’amour. Ils sont tous deux subjugués par une force inconnue et merveilleuse. Et Wivina sent monter en elle un désir, un sentiment de passion tout nouveau qui la transporte comme dans un songe doux.
La suite des évènements s’embrouille dans l’esprit de Wivina, comme lors d’un rêve. Elle se souvient profondément dans sa chair de douces caresses, de baisers tendres, puis de ce chemin parcouru pieds nus sur la mousse, jusqu’à ce petit bâtiment caché dans les branches, où sans honte, sans peur, sans pudeur, elle a le plus naturellement du monde offert sa virginité à ce dieu de l’Amour. Elle se souvient s’être réveillée dans ses bras puissants et chauds avant de retourner ensemble dans la fontaine parfumée. Elle veut se souvenir d’être revenue une seconde fois dans le petit temple pour s’offrir à nouveau à lui, dans un moment de communion intense. Elle puise dans cette étreinte une force, une confiance incommensurable en la vie. A la tombée du jour, ils reviennent se baigner. Ils flottent dans le bien-être absolu !
Puis brusquement, le regard de son compagnon change ; il est inquiet, même effrayé. Ses yeux sont durs, ses gestes plus violents. Il la repousse loin de lui. Et dans un archaïen moderne très clair, il lui ordonne de disparaître, de ne jamais plus revenir en ce lieu sacré, de ne jamais parler à personne de cette rencontre, de l’oublier complètement, de le nier. Sa voix est sèche, presque méchante. La peur se lit dans son regard mais aussi la colère, la rage. Wivina bouleversée, choquée, prend ses vêtements en hâte et elle fuit en courant. A mi-pente, elle perd l’équilibre et tombe. Le cœur battant à tout rompre, le souffle court, elle pense alors à s’arrêter un peu pour s’habiller. A ce moment, la conscience lui revient ; elle ressent une cruelle brûlure dans son corps. Après la peur, un terrible sentiment de honte l’envahit d’un coup. Elle pleure et doit s’appuyer contre un arbre pour se calmer, essayer de se raisonner. Combien de temps reste-t-elle ainsi prostrée, effondrée sur le sol ? La nuit tombant, elle pense à reprendre son azimut pour retrouver le chemin. Toujours en pleurs, épuisée, elle retrouve l’arbre abattu, passe la haie en se griffant aux branches, court, s’enfuit le plus vite possible. Il fait nuit. Elle ne se souvient plus que des larmes de son trajet de retour. Pour essayer de nettoyer la honte qui l’enserre, elle laisse couler longtemps l’eau d’une douche chaude sur son corps. Et finalement épuisée, vide de toute vie, de tout sentiment, elle se jette sur son lit pour sombrer dans un sommeil lourd secoué de sanglots. Au matin, après une promenade le long des plages de la Magna Aqua, Wivina retrouve la paix. Elle a conscience que cette rencontre est avant tout pour elle un formidable moment de partage d’une culture antique inconnue, une porte entre-ouverte sur un monde disparu. Wivina ne veut garder que le souvenir d’un intense bonheur partagé et oublier la colère et la honte qui ont mis fin à cet instant hors du temps. Elle ne pourra jamais parler de cette rencontre ; c’est son secret intime.
Forte de cette conviction, Wivina a pu assister sereinement aux cours de l’Académia et en fin d’après midi, alors qu’elle consultait un fonds d’archives essentiellement composé de documents comptables de la période antique, elle a trouvé le texte de sa thèse. Conspiration du destin ? Wivina n’aime pas ces mots. Cette situation la met mal à l’aise. Elle veut essayer de croire que sa sensibilité était exacerbée par cette expérience et qu’elle était simplement plus réceptive. Chapitre V : Une révolution déjà…
« Au commencement, tout n’était qu’abîme, froid et ténèbres. Danga6 donna le souffle à l’univers dans une immense déflagration d’énergie et de matière fondamentale. Quand le calme vint pour donner forme à la matière dispersée en particules, Danga aborda notre planète7, vit que l’endroit était bon et l’appela Humana. L’astre de lumière avait commencé à rythmer les révolutions, les saisons, les jours et les nuits. Et cela était bon. Alors Danga donna l’eau qui baigne toutes les îles d’Humana et la nomma ‘Magna Aqua’. Et cela était bon. De la Magna Aqua vint la vie qui progressivement envahit8 les îles. Et cela était bon. Parmi toutes les îles, Archaïa fut chérie par Danga qui y créa9 une espèce vivante à laquelle elle confia sa création4, elle les appela « humaniens » « Recevez mes dons de vie et protégez Humana. Embellissez votre monde et aimez-vous. Allez peupler les autres îles d’Humana et vivez comme des frères. Que d’Archaïa viennent les gardiens de l’amour10. Je resterai toujours auprès de vous. » proclama Danga aux premiers humaniens. Commencèrent alors des révolutions de bonheur pour les êtres vivants. J’ignore depuis combien de révolutions de l’astre de lumière, depuis combien de saisons, de jours et de nuits, les humaniens peuplent les îles d’Humana. Même Chaman11 ne peut me le dire. Chaque soir, réunis pour louer Danga, toute la communauté récite notre histoire première, le don fondamental de la vie. Chacun connaît ce poème et aucun archaïen ne pourrait l’oublier. Je veux cependant le transcrire en tête de mon récit. Sans lui, ce que je vais écrire n’aurait pas de valeur. J’ai besoin du don de vie de Danga. Ce n’est pas mon histoire que je veux raconter mais celle d’Humana toute entière qui est la Danga. Tout ce que je vais transmettre chacun de nous le connaît et cela n’a pas besoin d’occuper de la place sur de précieux feuillets, mais je sais que Chaman veut cela pour occuper mon esprit, pour m’obliger à garder des forces et pour que les dons reçus de Danga ne se perdent pas avec la dégradation de mon corps. Parce que j’aime Danga, que je respecte profondément Chaman qui me soigne, je vais m’efforcer de copier tout cela de mon mieux. Depuis que la maladie est en moi et que je ne peux plus beaucoup me mouvoir, je pense, je réfléchis, je questionne Chaman12 ; je veux essayer de comprendre ce que nous sommes, pourquoi nous vivons, si la vie s’arrête sur Humana… Chaman parle volontiers avec moi. Dans son extrême générosité, Chaman vient de me donner des feuillets pour transcrire mes réflexions, mes connaissances, mes observations et mes découvertes. Baignée par la Magna Aqua, Humana comptent de nombreuses îles. Selon la tradition, Archaïa en est le centre. Je n’ai jamais quitté ma région, et je ne peux prétendre que cette affirmation soit la vérité. Chaman, qui a rencontré beaucoup d’autres ‘chamanes’ lors de son apprentissage13, a la ferme conviction qu’Humana n’a pas de centre ; pour Chaman, notre monde est sphérique… Ceci est pour moi un grand mystère ! Il existe des dizaines d’îles de superficies très différentes. Les plus importantes sont Archaïa et ses deux proches voisines Grecina et Ombra. Plus loin on trouve Isola prima, Casiope, Manieta, Colonia, Solela, Zahira, Sanada, et Nova Pressa. A l’extrême nord, la tradition situe une île qui n’a pas de nom et qui est peut être mythique. De humaniens, voyageurs, commerçants sillonnent la Magna Aqua et créent des liens permanents entre les communautés. Enfant, j’ai entendu beaucoup de récits de marins et de marchands, et ces histoires fantastiques sur des régions si différentes ont peuplé mes nuits de rêves et de cauchemars…. Aucun texte ne décrit l’île du Nord toujours cachée dans la brume et le brouillard. Les anciens disent que c’est le lieu des Dongos. Je ne le crois pas ; Danga est toujours auprès de nous, Danga est Humana toute entière. Les dongos nous aident chaque jour et n’ont pas besoin d’endroit où demeurer. Chaman quand je l’interroge sur ce sujet me sourit mais reste très secret14. Le Nord restera donc pour moi un mystère de plus. Et cela me plaît de rêver. »
Ebauche de traduction du carnet dit du jeune homme, du fonds XII, 24, réf. 56, archives de la casa des servants, traduction de Wivina Da Viva, Vallodia 1705 (Révélation) ou 2017 (Union). Texte daté approximativement de 2400 révolutions avant la Révélation, 2100 avant l’Union.
6 Je traduis par ‘Danga’ sans article. Dans les textes postérieurs, j’ai trouvé l’adjectif ‘Magna’ lié presque systématiquement au mot ‘Danga’ et je le traduisais toujours avec un article féminin. Pour la traduction, de ce document, je choisis cette forme qui me semble plus proche du texte original. Danga dans ce texte n’a pas de forme anthropomorphe, ni de substance. 7 Ce terme est incorrect… Il ne couvre pas vraiment le terme archaïque mais je ne trouve pas d’équivalent moderne plus pertinent pour l’instant. 8 ‘Envahir’ me semble mal choisi car il marque une connotation péjorative qui n’est pas dans le texte antique. Je cherche un meilleur mot. 9 Terme qui ne me satisfait pas vraiment. Le mot archaïque est moins « faire quelque chose à partir de rien ». Il recouvre mieux la notion d’évolution mais je ne trouve pas d’équivalent moderne. Ce devrait être quelque chose qui recouvre la notion de ‘donna l’impulsion de vie’. 10 Le mot devrait se traduire par ‘Errants de l’amour’ mais je crains de créer un amalgame avec notre moderne caste des Errants. 11 Ce mot m’a demandé beaucoup de recherches et de réflexions. Je l’avais en premier lieu traduit par ‘servant’ mais pour nous, ce titre couvre une réalité de pouvoir religieux masculin ce qui n’est absolument pas le cas ici. Ce mot n’a pas de genre. J’ignore à la lecture de tout ce carnet si ce personnage est un homme ou une femme. J’ai finalement opté pour le terme ‘Chaman’ écrit comme un nom propre, bien qu’il s’agisse d’un titre. 12 Le mot ‘Chaman’ est une construction personnelle issue du mot ‘shaman’ en blanqui. 13 Terme impropre : je dois chercher un mot plus précis pour marquer à la fois l’initiation, l’étude, le partage de connaissance de type compagnonnage mais dans le sens ancien du terme et je dois vérifier son sens exact en archaïen moderne. Chapitre VI : Dix révolutions plus tard : 2016 après l’Union. Ile de Maniéta, confédération des Isolae Unificae
Un petit vent doux aide Wivina à monter vers le vieux sanctuaire abandonné de Lovina. Le chemin est raide, mal stabilisé. Certains passages sont effondrés. Personne ne monte plus ici depuis bien des révolutions et les intempéries ont raviné l’étroit chemin en corniche. Les murs de soutien sont éboulés en de nombreux endroits. Elle doit lutter contre le vertige pour poursuivre son ascension. Elle sourit en pensant que cette voie escarpée ressemble un peu au chemin de sa vie : Superbe, passionnant, hors du commun, souvent dangereux et instable…Après un passage particulièrement délicat où elle a avancé à quatre pattes agrippée aux racines des vieux gérèviers, elle s’arrête dans une anfractuosité humide entre les roches. Cette fraîcheur la distrait de ses frayeurs. Elle observe la Magna Aqua qui s’étend à l’infini devant elle et son esprit s’évade vers le Nord, vers le mystère de cette île inconnue… Une communauté de chercheurs coupée du monde et très fermée et une Casa de servants au rôle obscur, voilà tout ce qu’on connaît au Nord. Cette région fut la grande préoccupation de l’enfance de Wivina. Orpheline de père dès sa naissance, elle n’avait de cesse de connaître un peu cet humanien qui n’avait même pas eu l’occasion de la prendre dans ses bras. De sa mère, elle n’avait rien pu apprendre : celle-ci ne gardait que le souvenir de l’aventure romantique entre une brave aide-soignante et un humanien hors du commun condamné par un mal incurable. Il avait eu la délicatesse avant de les quitter de laisser un beau pécule pour apaiser les larmes de l’aimante et nourrir l’enfant née de cette union romanesque. Mais l’inconstance de la mère avait vite dilapidé ce petit trésor ! Pour vivre, la mère de Wivina s’était mise en ménage avec une succession de ‘beaux-pères nourriciers’. Et quand un bébé s’était annoncé, Wivina âgée de douze révolutions s’était réjouie. Cette présence, même si elle n’était pas ardemment désirée par sa mère, serait une nouvelle dynamique dans la monotonie de leur vie insipide. Un bébé, une petite sœur, c’était l’espoir de plaisirs nouveaux, de contacts aimants, d’horizons à élargir… Cependant, rapidement, la façon de vivre de sa mère et de son nouveau beau-père avait découragé ses bonnes intentions d’accueil. Elle préféra s’éloigner de sa triste famille pour vivre en pension et se consacrer à sa passion de la culture classique sous la tutelle d’un vieux servant qui était venu suppléer à l’indigence en payant les études de Wivina. L’adolescente intelligente et curieuse avait vite compris que ce vieil humanien avait bien connu son père, et que son aide matérielle provenait non de la pitié mais bien de l’amitié. Pourtant, malgré ses nombreuses questions, le seul renseignement qu’elle avait pu obtenir de son vieux protecteur, était que le sujet de sa quête avait vécu très longtemps dans l’île nordique ; ceci justifiant qu’on ne connaissait rien de lui. Wivina avait pillé les bibliothèques à la recherche de renseignements sur cette région mythique. La récolte fut maigre : Des récits fantastiques et des légendes contradictoires qui laissaient le Nord dans un épais brouillard. Cette chasse aux documents avait cependant éveillé très tôt une passion pour les livres, les papiers, les archives, les langues antiques et la démarche historique ; Cette passion avait orienté la vie de la jeune fille.
Les rayons de l’astre venant à nouveau brûler Wivina, elle se remet en route sur le chemin périlleux.
Chapitre VII :
Dans la grande bibliothèque de l’Académia de Mandavilla, Wivina entreprend des recherches et découvre avec stupéfaction une thèse inédite écrite sur la caste des Errants. Ce ne sont pas moins de mille pages rédigées dans son propre département d’histoire et langues anciennes par son collègue et ami, Maître Bombeqc. Abasourdie, elle parcourt rapidement ce volume et constate que ce travail est une formidable compilation de tout ce qui a été écrit depuis la nuit des temps sur cette caste mystérieuse ; un formidable travail d’heuristique, intéressant mais purement scientifique, dans un style très académique. Wally a repris systématiquement toutes les mentions de la caste avec chaque fois une traduction du texte original et un bref commentaire de présentation. Wivina est vraiment intriguée, moins par le contenu que par les motivations du rédacteur. Mais principalement, elle se demande pourquoi Wally Bombeqc n’a jamais abordé ce sujet. Comment peut-on réunir une telle quantité de documents sur un sujet et ne jamais en parler pendant dix révolutions ? Curieuse, elle se rend dans le bureau de son ami. Quand elle entre dans cet antre du savoir avec l’épais volume à la main, Maître Bombeqc sourit. Il attendait visiblement ce moment. Cette réaction déconcerte encore plus Wivina. - Wally, pourquoi ne m’avez-vous jamais parlé de cette thèse ? - Wivina, pourquoi ne m’as-tu jamais questionné sur le sujet ? Devant l’air perplexe de Wivina, il poursuit : - Sur ton diplôme, tout le monde a pu lire la marque de l’Errant. Je peux t’avouer maintenant que c’est cet élément, bien plus que mon influence, qui t’a permis d’obtenir ce poste à l’Académia malgré ta situation personnelle défavorable. Pour avoir vécu dans mon adolescence une rencontre déterminante avec un Errant, je sais qu’on n’en ressort pas intact. Maître Bombeqc marque une pause en poussant un léger soupir. Wivina sourit et devine que le souvenir de ce contact est un moment merveilleux. Doucement elle demande : - Wally, j’aimerais que vous me parliez de ce que vous avez vécu avec cet Errant. Qu’est-ce qui vous a attiré chez les Errants pour en faire un sujet de thèse ? Avouez que c’était une recherche presque aussi hasardeuse que la traduction de mon texte ! Wally s’enfonce dans son fauteuil, ferme un instant les yeux, puis plantant son regard sur Wivina avec un sourire sur le visage, il commence son récit. Et je n’en sais toujours pas beaucoup plus sur la caste mystérieuse. Tout ce que j’ai pu en conclure, c’est que personne ne sait qui ils sont et que tout ce qui a pu être écrit sur eux part, soit d’expériences très ponctuelles comme la mienne, soit de préjugés, de rumeurs fondées ou non. Et je sais par expérience que lorsqu’on a vécu un contact avec eux, on n’en parle pas, on le garde au creux de soi comme un trésor bien gardé. Jamais un Errant n’a écrit sur la caste, son origine ou son rôle. Ce n’est pas qu’ils veulent garder un secret, mais il ne semble pas nécessaire d’en parler. C’est une notion qui se vit mais qui ne s’explique pas ou qui n’a pas besoin de s’exprimer. Je suis persuadé que beaucoup d’Errants écrivent mais pas sur eux-mêmes ; ils n’en ont pas besoin parce qu’ils font partie intégrante de notre société. Je me doute que Celui que tu as dû affronter lors de ta défense t’a suffisamment impressionnée pour que tu n’en parles pas durant dix révolutions… Mais j’étais certain que ton esprit restait en éveil et que tu allais y revenir un jour ou l’autre et… j’ai attendu ce moment… avec une certaine curiosité. Wivina sourit et insiste pour que Maître Bombeqc partage avec elle le peu qu’il a pu découvrir sur les Errants. Cette caste semble exister depuis la genèse des humaniens. On en trouve mention dans tous les mythes fondamentaux. Les Errants apparaissent à chaque période dans les écrits d’Humana mais principalement ceux en provenance d’Archaïa qui semble être le berceau de ce groupe privilégié d’humaniens. Ils sont des gardiens de l’équilibre sur Humana. Leur rôle est affirmé dans nombre de légendes antiques mais également dans beaucoup de manuscrits de l’âge moyen qui est la période où ces chevaliers ont vraiment joué un rôle prépondérant et visible dans la société. Les servants tant de l’Union que de la Révélation les respectent et reconnaissent leur force. Depuis les temps les plus lointains, il semble qu’ils aient un sanctuaire dans le Nord où ils suivent une formation poussée et secrète. (Ces mots évoquant le Nord éveillent un sursaut d’intérêt chez Wivina qui pense aussitôt à son père.) Chapitre VIII : Durant la
traversée vers l’île d’Archaïa, Wivina n’arrive pas à calmer ses appréhensions.
Quel sera son avenir sur Archaïa ? Comment sera-t-elle accueillie à Vallodia
? Elle a connu une cité prospère, riche, touristique, animée. Elle sait qu’elle
va trouver une île en proie à la discorde, à la violence, à l’oppression, à
l’intransigeance. Elle va rencontrer une population vivant dans l’austérité, la
suspicion, la crainte et la méfiance envers les étrangers. Le blocus économique
maintenu par Les Isolae unificae a dégradé les relations entre le monde
d’Archaïa fanatisé par le culte au Révélé et les îles de Elle veut accorder sa confiance à Maître
Jenaro ; S’il l’a invitée, c’est qu’il sent qu’elle trouvera sa place. Elle accepte
ce défi parce qu’elle croit que, avec l’aide de cet ami, elle peut apporter de
la lumière sur cette île qu’elle aime tant. Depuis que mon corps
refuse progressivement de suivre ma volonté, je vis dans la cabane de Chaman.
Même si elle est parfaitement intégrée dans notre communauté, cette maison se
distingue du reste du village. Elle seule s’adosse à la grande paroi rocheuse
qui domine. Souvent je me questionne : Pourquoi nos ancêtres ont-ils
choisi ce site pour s’installer? Nous devons cultiver en terrasses alors que la
communauté voisine est confortablement installée sur un plateau.
La source d’eau pure est assez éloignée, ce
qui nous oblige à des déplacements très lourds. Cette situation n’est pas très
agréable même si le rocher nous protège et conserve la fraîcheur. Le choix
s’est-il effectué à cause de ce rocher en forme d’aigle ? Cette falaise
est-elle sacrée ? Est-ce un don des dongos ? Notre village est de
fait le lieu où se réunissent régulièrement les communautés voisines pour
célébrer les fêtes des dongos et la grande cérémonie de
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